Songe Ophidien
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Songe Ophidien
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La flamme d'une chandelle parfumée brûlait dans un coin de la pièce. Eyhide ne dormait pas, le regard fixé sur le châssis du tableau. Sur son crâne, les serpents ne bougeaient plus. Dans la nuit, comme un ultime adieu à ceux qui avaient bercé son enfance, elle avait attrapé leurs gueules entre deux doigts et les avait embrassées une par une, tendrement.

À présent, alors que le silence couvait la maison, elle se mordillait l'ongle du pouce, l'oeil vissé à la toile. Il fallait qu'elle sache si, oui ou non, elle avait rêvé d'Yzoun et de son Danseur. Elle redoutait moins le ridicule que la colère de sa mère. Et pourtant, celle ci n'avait pas hésité à retourner le tableau. Ce geste avait semé le doute dans l'esprit de l'enfant. Cela ressemblait à une invite, un signe du destin. D'ailleurs, sa mère aurait elle pu le faire exprès ? Mais comment pouvait elle savoir que le lutin lui avait rendu visite, d'autant plus s'il ne s'agissait que d'un rêve... Incapable d'attendre plus longtemps, Eyhide se leva, S'approcha du tableau et le souleva pour le poser à plat sur son lit. Que dirait elle si quelqu'un entrait, fût il un serviteur ? Aucune excuse ne lui venait à l'esprit et, essayant de ne plus penser aux conséquences de son geste, elle entreprit de gratter la surface de la toile avec son ongle. La peinture s'écailla en minuscules copeaux et soudain, elle suspendit son geste. Sous la robe, il y avait bel et bien une autre couche, plus épaisse, qui figurait l'armature du vertugadin. La gorge nouée, elle agrandit l'espace découvert et poussa une exclamation de surprise. Sous la robe de sa grand mère, de petits grains de sable tapissaient le sol révélé sur la toile. Ce n'était donc pas un rêve. Yzoun, le Danseur, le parfum du lotus rouge, tout était vrai... L'évidence lui arracha un sourire qui se mua en grimace. Elle était à la fois soulagée et terrifiée à l'idée que le lutin fût un être de chair et de sang. Mais où était passé Yzoun ? Elle se pencha sur la toile et murmura:

Vous êtes là ?

Mais, visiblement, le lutin n'était pas en mesure de répondre. Fallait il qu'elle use de son ongle pour dévoiler le vertugadin de haut en bas ? Elle hésitait encore lorsque la voix assourdie d'Yzoun résonna dans la pièce

Eyhide !

Elle se releva, les bras ramenés sur sa poitrine, et regarda autour d'elle :

Vous êtes où ?

Dans le tableau!

C'est pas vrai, je viens de regarder, rétorqua t elle, les sourcils froncés.

Et tu as bien failli me tuer

Mais comment ? Je savais pas ! balbutia l'enfant.

C'est trop tard, maintenant. Alors, écoute moi bien. J'ai dû trouver refuge dans le corps de l'un de ces maudits chiens. Va prendre la chandelle... Allez !

Eyhide s'ébranla et se saisit de la lumière. Puis elle revint au tableau et l'éclaira de près. Elle discerna aussitôt les pupilles d'Yzoun enchâssées dans les orbites d'un chien.

Tu me vois maintenant ? lança le lutin.

Euh, oui, je crois.

Bon. Tu vas utiliser la cire de ta chandelle et faire exactement ce que je dis. C'est compris ?

Eyhide hocha la tête. Elle ignorait les tenants du drame qui se nouait à l'intérieur du tableau. Yzoun, lui, maudissait le mauvais sort et la curiosité de la petite fille. Il s'était laissé piéger. Jamais il ne se serait douté qu'elle oserait s'attaquer à la toile. Du bout de l'ongle, elle avait causé des dommages suffisants pour faire de ce tableau une prison à vie.

Yzoun ne devait son salut qu'aux vapeurs du lotus rouge qui le maintenaient en éveil depuis plusieurs jours. Lorsqu'il avait réalisé que l'enfant grattait la peinture, il était trop tard pour l'alerter. Alors, il avait pris sa décision, une décision commandée par l'urgence : il s'était incarné dans le corps robuste d'un chien susceptible de franchir la pluie de cire. L'entreprise pouvait très bien lui coûter la vie mais il était résolu à prendre ce risque plutôt que de rester ici, à jamais... Pour s'échapper, il fallait provoquer la destruction de la toile, un chaos qui la force à baisser la garde et ouvre au lutin une faille, si infime soit elle.

Tu vas éparpiller la cire sur le tableau, dit il. Et ce, jusqu'à ce que je sois à côté de toi. D'accord ?

Oui, murmura Eyhide.

Elle obéit, même si la perspective de massacrer le tableau ressemblait à un sacrilège. Brûlantes et sifflantes, les gouttes de cire commencèrent à tomber. Les muscles tendus, Yzoun attendait le meilleur moment. Dans l'univers clos de la toile, la cire se transformait en pluie acide. C'était un instinct de survie, un réflexe aveugle commandé par les couleurs et le souvenir de l'artiste. Le tableau se défendait et cherchait à tuer celui qui s'était introduit en lui.

Le chien se ramassa sur lui même et s'élança, en foulées puissantes. La pièce représentée dans le tableau n'était pas assez large pour éviter toutes les gouttes. Yzoun hurla lorsque les premières crépitèrent sur l'échine de la bête, lorsque les poils se racornirent sous la morsure de l'acide. En se coulant dans le corps de l'animal, il s'était condamné à en souffrir. Mis au supplice, il n'en continuait pas moins de filer d'un angle à l'autre de la pièce en sachant qu'à ce jeu là, il misait sa vie...

Eyhide était hypnotisée par le spectacle qui s'offrait à ses yeux. Elle ne voyait qu'une ombre noire et fugitive qui serpentait à la surface de la toile, mais elle entendait distinctement les couinements de la bête. Ses yeux s'embuèrent lorsque les cris de souffrance du lutin se mêlèrent aux grognements du chien.
Un moment, Yzoun s'était cru perdu. Les flancs de l'animal se couvraient de cloques tandis que le décor disparaissait à vue d'oeil. La grand mère d'Eyhide n'était plus qu'un mannequin grossier et rongé jusqu'aux os, le plancher était constellé de trous fumants. Soudain, Yzoun distingua la faille, une déchirure de la taille d'une trappe qui s'ouvrait sur la réalité. Et, la bave aux lèvres, l'animal s'élança.

Eyhide leva les bras et lâcha la chandelle, un cri d'effroi bloqué dans la gorge. Le chien, un dogue au museau pelé par l'acide et les orbites injectées de sang, s'était arraché à la toile. L'enfant méduse sentit son coeur se soulever lorsque l'odeur de la chair brûlée agaça ses narines. L'animal était effrayant, énorme et visiblement rendu fou par le relief des brûlures qui boursouflaient son échine. Il vacilla sur ses pattes, les narines frémissantes.

Yzoun ? souffla la petite fille.

La flamme de la chandelle s'éteignit dans un chuintement, plongeant la pièce dans la pénombre.

Sire Yzoun, répéta t elle.

Dans l'obscurité, elle ne discernait plus que les yeux. L'animal grogna et s'effondra brusquement, vaincu par la douleur.

Eyhide demeura un moment immobile. Elle avait envie de pleurer, de courir jusqu'à la chambre de sa mère et de se glisser dans son lit pour oublier, pour ne plus entendre les soupirs de la bête qui agonisait à ses pieds. À tâtons, elle s'avança jusqu'à la fenêtre et ouvrit les volets pour que la lumière pénètre dans la pièce. Un croissant de lune luttait dans un ciel orageux. Eyhide offrit son visage à la caresse de la brise et aspira une goulée d'air frais. L'odeur reflua et l'enfant pivota sur elle même. Au corps du chien s'était substitué celui du lutin, recroquevillé dans les lambeaux de sa pèlerine. Un râle mourut sur ses lèvres.
Sire, chuchota t elle.

Aide moi, articula le lutin. Aide moi, mon enfant...

L'enfant se mit à trembler. Pour la première fois, quelqu'un avait besoin d'elle. Ce n'était pas un jeu, ce n'était pas Gouve qui mimait la mort d'un chevalier au bord de la rivière. Cette fois, c'était pour de vrai.

Approche..., l'encouragea Yzoun qui sentait sa conscience hésiter au bord d'un abîme.

Elle s'approcha du lutin, les bras raidis le long du corps.

Oui, prends mon bras... dit il, le visage sculpté par la souffrance.

Eyhide s'exécuta et le souleva délicatement. Le lutin se permit de sourire une fois debout. Il avait eu de la chance, beaucoup de chance, d'échapper au tableau. Mais en dépit de ce succès, il se savait condamné si son Danseur n'avait pas survécu. Il avait besoin de sa magie pour empêcher que les blessures ne le tuent. Le geste fébrile, il plongea la main dans sa poche. La petite créature se laissa extraire de son refuge sans résistance. L'épreuve l'avait néanmoins fragilisée: ses jambes flageolaient et ses petites mains tremblaient. Le voyant bien vivant, Yzoun poussa un soupir de soulagement,

Je dois me cacher, Eyhide. Tu connais un endroit ?

La surprise se lut sur le visage de l'enfant:

Se cacher ici, dans la maison ?

Dans cet état, je n'irai pas bien loin. Trouve moi une cachette. Tu dois bien en connaître une !

Eyhide ne parvenait plus à se concentrer. Il y avait Yzoun, suspendu à son bras et torturé par les brûlures de l'acide, il y avait le tableau massacré et toujours posé à plat sur le lit. Une foule de questions crevait la surface de son esprit. Elle aurait tant aimé que tout cela s'efface d'un coup, que le lutin ne soit jamais entré dans sa vie.

La cave de Jhel, finit elle par dire, Il y a une barrique vide.

Cuisinier de la maison Adelmio, Jhel comptait parmi les rares humains à apprécier la compagnie de la jeune méduse. Lorsqu'il préparait les repas, elle se juchait sur un tabouret et regardait en silence le ballet de ses mains, ses grandes mains pâles qui se glissaient dans ses serpents ou qui, par moment, consentaient à ouvrir les caves où il conservait de délicieuses confitures d'arbouse.

Les prunelles du lutin s'étrécirent

Tu n'as rien de mieux ?

D'un petit mouvement de la tête, elle avoua que non.

- Alors, allons y.

L'enfant méduse et le lutin empruntèrent le couloir carrelé de tommettes ocre. Yzoun avait arraché un bout de tissu, pour le serrer entre ses dents et étouffer ses plaintes. Aucun bruit ne troublait le silence de la maison, excepté le claquement sourd de ses babouches.
Plus vite..., grinça t il alors qu'ils s'engageaient dans un escalier de pierre.

Les flammes d'un brasier dévoraient son corps de l'intérieur mais il ne pouvait pas se permettre d'invoquer la magie avant d'être en sécurité. L'effort le plongerait très certainement dans l'inconscience et à ce titre, il ne pouvait pas utiliser son Danseur au beau milieu de la maison. Chaque pas lui coûtait un peu plus que le précédent. Ils avaient déjà traversé plusieurs couloirs ainsi que de grandes pièces tapissées de velours carmin et meublées à l'excès. Mécènes averties, les méduses appréciaient la compagnie des artistes dont le talent habillait souvent de vastes demeures comme celle ci.

Enfin, ils franchirent le seuil des cuisines et s'engouffrèrent dans un nouvel escalier qui menait aux sous sols, de vastes caves voûtées et séparées entre elles par des grilles de fer forgé. Eyhide en ouvrit plusieurs avant de désigner une dizaine de barriques alignées contre, un mur.

C'est là, dit elle.

Le lutin ne se sentait plus la force de répondre. Ses pensées convergeaient vers un seul et même effort, ces gestes qui feraient naître la magie du Danseur. Avec l'aide d'Eyhide, il se glissa dans le tonneau. L'espace confiné puait l'alcool et le bois pourri. Il s'y assit, les genoux contre la poitrine, le Danseur dans une main et l'autre suspendue au-dessus. Un ultime effort... Ses doigts imprimèrent le mouvement et très vite, la créature s'embrasa en lueurs bleutées.

Penchée sur le couronnement de la barrique, Eyhide se recula pour ne pas être aveuglée. Durant un bref instant, la cachette du lutin devint un puits de lumière. Puis, l'obscurité revint, d'un seul coup. La petite fille se pencha à nouveau et vit une nuée d'étincelles qui couvrait le corps du lutin comme un habit d'épines. Yzoun n'avait rien dit de ce qu'il convenait de faire. L'enfant jeta un coup d'oeil circulaire et scella le tonneau de son couvercle. Et maintenant ? Vaincue par l'émotion, elle s'affaissa contre un mur et, la tête enfouie dans les mains, elle éclata en sanglots.



 
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La Gazette du satyre Alraune

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