Songe Ophidien
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Songe Ophidien
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La nuit était tombée. Durant l'après midi, le carabin avait passé du temps auprès de l'enfant. Il se levait régulièrement pour passer au salon et par l'entrebâillement de la porte, Eyhide pouvait entendre le crissement de la plume sur le vélin, pareil à celui des grillons.

Les serpents sur sa tête ne bougeaient presque plus et dans l'esprit de la petite fille, leur silence était bien pire que tout. Que se passerait-il lorsqu'ils seraient morts ? Aussi loin que remontaient ses souvenirs, elle avait vécu avec eux. Elle avait appris à les coiffer en compagnie de sa mère, à les discipliner, à les attacher délicatement avec des rubans de soie ou à les calmer lorsque, le sommeil venant, il fallait qu'elle pose la tête sur l'oreiller au risque d'en écraser certains. Sa mère lui avait dit que trois d'entre eux avaient été étouffés de la sorte lorsqu'elle était encore trop jeune pour comprendre. Eyhide ne s'en souvenait pas. Depuis toujours, les sifflements des serpents résonnaient avec ses pensées. Depuis peu, elle avait su discerner les modulations, les infimes variations qui différenciaient les reptiles. Comme toutes les méduses de son âge, elle avait alors baptisé chaque serpent, elle avait pu les reconnaître dans le miroir et les caresser en murmurant leur nom.

Et puis, il y avait eu cette nuit étrange, dix jours plutôt, où sa vie avait basculé.

Un rêve... Cette nuit là se résumait à un rêve dont chaque instant demeurait gravé dans sa mémoire. Encore une fois, le tableau se trouvait au coeur du songe. Elle se rappelait du mouvement de l'étoffe, la manière dont son coeur avait sursauté lorsqu'une petite main avait jailli de sous la robe de sa grand mère. Cette main avait soulevé l'ourlet jusqu'à dévoiler l'ossature du vertugadin. Sous la maille de métal fin se cachait un petit personnage drapé dans une pèlerine de velours grenat.

Un lutin ! Eyhide avait voulu crier, avertir sa grand mère mais aucun son ne franchit sa bouche. La vieille méduse et ses chiens demeuraient des personnages peints sur une toile : seul le lutin semblait vivre à l'intérieur du tableau. Il avait encadré son visage entre deux barreaux du vertugadin et observé la chambre avec attention. Puis, avec des gestes précis, il s'était frayé un passage à travers la robe.

Lorsque son corps tout entier se fut extirpé, le lutin prit forme au pied du lit, à l'extérieur du tableau. Eyhide savait bien que tout cela se passait dans sa tête, qu'un lutin ne pouvait pas sortir comme ça d'une toile et pourtant, elle recula dans un angle du lit, le drap serré entre ses petites mains. Le lutin s'était approché à pas lents, précédé par un parfum de lotus rouge. Une odeur capiteuse qui ressemblait à celles des caravaniers venus des déserts de Keshe, empreinte de mystère et d'exotisme. Une longue moustache, courbée aux extrémités, barrait son visage. Eyhide avait défié le regard vert émeraude du lutin puis elle avait chuchoté :

Qu'est ce que vous voulez ?

Sa peur se diluait dans le sourire de la créature. Elle sentait intuitivement que le lutin n'était pas venu pour lui faire du mal.

L'astre d'or éclaire tes pas, mon enfant, salua t il en inclinant la tête. Je me nomme Yzoun.

Vous êtes un Keshite ? demanda Eyhide.

Oui, et je ne puis rester longtemps.

Il grimpa sur le lit, s'adossa contre le mur et ramena ses jambes en tailleur.

Tu t'appelles Eyhide, n'est ce pas ?

L'enfant méduse hocha la tête. Le lutin détourna la sienne pour tousser dans son poing.

Le voyage a été difficile, s'excusa t il. Ce maudit tableau prend la poussière et j'ai bien failli étouffer sous la robe de ta grand mère !

Eyhide pouffa en pensée et relâcha le drap qu'elle tenait toujours à la hauteur de son nez. La présence de cet inconnu piquait sa curiosité. Et de toute façon, il s'agissait d'un rêve, elle n'avait donc rien à craindre.

Soyons sérieux, reprit Yzoun.

Vous avez peur que maman arrive ?

Peur, non... Mais ce serait fâcheux qu'elle me découvre ici, en ta compagnie.

Sur le crâne d'Eyhide, les serpents s'éveillaient doucement à la scène. La méduse ressentit leur méfiance à l'égard du visiteur et commença à les rassurer par de petites caresses mentales.

Mon enfant, fit Yzoun en lissant sa moustache, je t'observe depuis un long moment. Toi et d'autres jeunes filles de ton âge.

Les sourcils d'Eyhide s'arquèrent:

Pourquoi vous avez fait ça ?

Parce que tu es différente des autres. Tu portes en toi quelque chose de très important que personne, dans cette maison, ne soupçonne.

Moi?

Oui, toi. Et je suis chargé de trouver des gens comme toi, de les mettre à l'abri. Tu es en danger, mon enfant.

Le regard d'Eyhide se détourna et se posa sur les poupées de porcelaine accrochées aux murs de sa chambre:

C'est pas vrai, assura t elle. Maman est là...

Les yeux du lutin s'étrécirent :

Écoute moi bien : ta vie est menacée. Je ne plaisante pas. Et il faut absolument que tu quittes ce pays, que nous organisions ta fuite.

Eyhide trouva soudain le lutin beaucoup moins drôle. Qu'est ce qu'il essayait de lui faire croire ? Et pourquoi voulait il qu'elle quitte la maison ?

Vous dites n'importe quoi ! affirma t elle.

Ses serpents s'agitèrent et dardèrent leur langue bifide en direction du lutin. Ce dernier voulut poser la main sur son épaule mais elle se rétracta et recula à l'extrémité du lit :

- N'aie pas peur, soupira t il. Et regarde ce que j'ai apporté.

A l'appui de ses dires, il ouvrit une poche de sa tunique et de la main, en sortit une créature. Les prunelles de l'enfant méduse s'agrandirent. Elle avait déjà entrevu ces petites bêtes fragiles que l'on nommait " Danseur ". Sa mère lui avait raconté que les adultes s'en servaient pour faire de la magie mais Eyhide n'avait jamais eu l'occasion d'en voir un d'aussi près. Sa frayeur s'évanouit aussi vite qu'elle était née. Sur la paume d'Yzoun, le Danseur se tenait debout, le visage tourné en direction de l'enfant. Son corps nu, d'un blanc laiteux, luisait dans la pénombre. On aurait dit une petite poupée bien qu'il n'eût ni cheveux ni bouche.
Prends le, souffla le lutin.

Les lèvres pincées et le geste timide, Eyhide s'empara de la créature. Le contact avec sa peau tiède la fit frissonner. Elle l'approcha de son visage avec une main et de l'autre, effleura le haut de sa tête. Cela ressemblait à de la soie et sous la caresse, le Danseur pivota sur lui-même, les mains sur les hanches. L'enfant sentait les palpitations de son coeur s'accorder à celles de la créature, comme deux instruments conçus pour jouer ensemble.

Il a l'air si doux, murmura t elle. Maman dit qu'il peut faire de la magie.

Yzoun passa la main dans ses cheveux, courts et noirs, avant de pointer l'index sur la créature :

À condition de savoir lui parler, affirma t il d'une voix grave. Et c'est exactement ce dont tu es capable, mon enfant.

Moi ? s'écria t elle en relevant les yeux sur le lutin.

Parle plus bas ! chuchota t il, le regard inquiet. De toute façon, je dois partir.

Mais vous allez revenir ?

Bien sûr. Et dès que ce sera possible, tu me suivras.

Une ride contrariée plissa le front de l'enfant. Yzoun poussa un soupir tout en glissant le Danseur dans sa poche. Il n'avait jamais su s'y prendre avec les enfants, et en particulier avec les jeunes filles des Terres Veuves. L'attachement des méduses à leur famille et surtout à leur mère gênait sa mission ainsi que celles de ses frères. En dépit du caractère exceptionnel de ses voyages à travers les tableaux, Yzoun ressentait une profonde lassitude à l'idée de revenir ici, de devoir rapidement convaincre l'enfant pour la mettre à l'abri. À présent, il se devait d'être vigilant : en mettant en présence les serpents et le Danseur, il provoquait toujours une réaction qui, d'une jeune fille à l'autre, pouvait donner des résultats très différents. Un an auparavant, une enfant méduse avait été mordue à mort par ses propres serpents.

En pareille circonstance, le lutin souffrait du rôle qui était le sien depuis ces dix longues et périlleuses années. Lorsque le Cryptogramme magicien de l'empire de Keshe l'avait mandaté pour déceler les talents parmi les jeunes méduses, il avait accepté de bon coeur. Il fallait renforcer les rangs des mages face à la montée en puissance des royaumes voisins. Yzoun avait donc été choisi pour remplir cette mission dans les Terres Veuves. Aux yeux des autorités cryptogrammistes, il possédait les compétences adéquates. Il maîtrisait la magie des Toiles, cet art hérité du passé qui permettait de se déplacer dans les tableaux, et, de plus, savait susciter la magie des Danseurs.

Seulement, à séjourner dans les toiles de maître le plus clair de son temps, le lutin avait perdu le sens des réalités, il avait fini par oublier les sentiers qui cheminaient entre les dunes, le souffle du vent dans les palmeraies et, par-dessus tout, la caresse brûlante d'un soleil qui, dans le monde de la peinture, ne vous donnait jamais soif. Yzoun le regrettait, lui qui aimait tant le vin clair des provinces d'Adelfez. Pour seul vice, il tenait une pipe à eau et le précieux tabac au parfum du lotus rouge. Il la fumait dès qu'il pouvait, en se cachant dans la toile afin de ne pas être trahi par la lueur du foyer et la fumée qui s'en échappait. Une fois déjà, il avait failli rester prisonnier d'un tableau en y mettant le feu de l'intérieur, par mégarde...

Cette aventure aurait pu lui coûter très cher: lorsque l'on était l'hôte d'un tableau et ce, quelle que soit sa qualité, il fallait en redouter la moindre altération. Avec l'expérience, on se faisait aux rhumatismes lorsque le tableau était trop exposé à l'humidité ou même aux entailles que provoquaient les craquelures d'une peinture vieillie, mais jamais on n'oubliait le risque de demeurer prisonnier d'un tableau.

Des pas dans le couloir le tirèrent brusquement de ses pensées. Quelqu'un approchait. Un serviteur ? Ou pire, la mère de l'enfant ? Il adressa un dernier sourire à Eyhide et se propulsa dans le tableau.

Un rêve... Aujourd'hui, Eyhide se persuadait qu'elle avait imaginé la visite de ce mystérieux personnage, même si elle lorgnait souvent la robe de sa grand mère en espérant secrètement qu'Yzoun soit encore caché dessous. Elle avait envie de le revoir, d'autant plus qu'elle avait gardé le secret. C'était son secret, une petite boule tiède qui pulsait dans son ventre et qui l'empêchait de pleurer lorsque le carabin se penchait sur elle. Elle se doutait que l'agonie des serpents était liée à la visite dYzoun. Le silence des reptiles coïncidait avec l'irruption du lutin dans sa vie, dans ses rêves. Pour autant, elle ne voyait pas en quoi cela la rendait coupable. Elle avait ravalé son angoisse, elle s'était mordu les lèvres jusqu'au sang pour s'interdire de confier le secret à sa mère. Les adultes l'auraient prise pour une folle et Eyhide n'avait pas envie d'être envoyée dans une tour noire. Toute cette histoire était si compliquée. Depuis qu'Yzoun avait plongé dans le tableau, elle ne rêvait que de sa grand mère, comme si la vieille femme et ses chiens avaient été des témoins silencieux de la rencontre et qu'à la moindre occasion, ils essayeraient de s'en prendre à lui.

La veille, elle avait résisté à l'envie de gratter la toile, de voir si, sous le vertugadin, il y avait un lutin... Sa mère ne lui pardonnerait pas d'avoir abîmé le tableau.
Celle ci fit irruption dans la chambre à l'heure du souper, une cape de velours jetée sur les épaules. Malgré la pénombre, Eyhide vit combien la pâleur de ses joues s'était accentuée. Elle vint s'agenouiller près du lit et posa une main sur le front de sa fille

Comment te sens tu ?

Eyhide ébaucha un sourire.

Demain, les Anciennes vont venir te voir, reprit sa mère d'une voix serrée.

Elles viennent pour m'emmener ?

Sa mère détourna le regard et remonta le drap sur le corps de l'enfant.

Mais non, ma chérie. Elles veulent te voir, c'est tout.

Je ne veux pas partir, maman.

Sous le chaperon de dame Adelmio, les serpents s'agitèrent et déformèrent le tissu.

Tu ne vas pas partir, rétorqua sa mère. Je te le jure. Personne ne va nous séparer, pas même les Anciennes.

Eyhide posa les yeux sur le tableau de sa grand mère.

C'est à cause d'elle. Elle les a prévenues...

Sa mère jeta un regard glacé à la toile et se redressa brusquement. Elle marcha jusqu'au tableau, s'en saisit et le posa sur le sol, face au mur.

Voilà, dit elle. Elle ne t'embêtera plus.

Au même moment, des coups résonnèrent à la porte:

Dame Adelmio, les Anciennes vous demandent.

Je viens dans un instant.

Elle prit sa fille dans les bras et la serra contre elle :

- Il faut que tu dormes... Je t'aime, Eyhide. Tu es ma petite fille.



 
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La Gazette du satyre Alraune

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