L'étreinte de Babylone

Parue en 1999, cette nouvelle nous conte l'histoire d'un détrousseur de cadavres et de sa compagne, sublime fille à soldats. Traînant leur roulotte de champs de bataille en champs de bataille, ils vivent, cahin-caha, une vie heureuse alors qu'approche la fin du millénaire. Pourtant, alors que se rapproche la date historique, la belle Cassandria devient de plus en plus sombre et mystérieuse... Quel secret cache-t-elle ?

L'anthologie Jour de l'an 1000 réunit 12 auteurs, 12 nouvelles, de l'écrivain aguerri au débutant. C'est d'aileurs dans cette anthologie que l'on trouvera le premier texte d'un auteur aujourd'hui bien connu des joueurs d'Agone : Raphaël Granier de Cassagnac.

 

Jour de l'An 1000

 




Une brume grasse se lève sur le champ de bataille. Seul le croassement des corbeaux trouble le silence qui pèse sur les lieux. Râpées par la charge des chevaliers, les collines se gorgent du sang des morts. Jog le pillard sait qu'elles prennent leur revanche, qu'elles s'apprêtent à engloutir les cadavres afin de s'en nourrir. Oui, c'est sûr, l'herbe repoussera ici.

Il avance lentement, un mouchoir plaqué sur le visage pour ne pas souffrir de l'odeur. Il se méfie aussi des armures, de celles que les épées et les masses ennemies ont bosselées et déformées. Certains pillards ont eu les chevilles tailladées par les aspérités de l'acier et l'époque veut qu'une blessure signe votre mort.

Jog est un garçon prudent. Un adolescent méticuleux, l'un des meilleurs dans son métier. Sa science est celle des moines et des brigands. Des premiers, il tient un savoir héraldique, la lecture facile des armoiries. Il faut être capable de déchiffrer les lambeaux d'un surplis, deviner la licorne ou la tour brodée sur l'étoffe. Pour Jog, c'est chose facile, une alchimie intuitive qui lui vaut la déférence des pillards qui rôdent dans la région. Mais les blasons ne font pas toujours la richesse d'un homme ni celle de celui qui le détrousse. À cet art, il faut préférer ou allier le doigté d'un malandrin, une dextérité qui ne tolère pas le tremblement ni l'hésitation. Avec le stylet, Jog n'a pas son pareil pour trancher une phalange, pour cisailler les attaches d'une armure et dépecer un cadavre de son cercueil d'acier. Il agit avec une précision diabolique et ce, pour une seule raison: il respecte le chevalier. Depuis qu'il exerce ce métier, il n'a jamais oublié de murmurer une prière sur les corps qu'il allège. Les autres pillards ne comprennent pas ces honneurs rendus à des cadavres que l'on s'apprête à amputer. Jog, lui, est convaincu qu'il s'agit là d'un devoir sacré dont tous devraient s'acquitter. À l'image du chasseur qui rend hommage à son gibier, le pillard doit respecter celui qui l'enrichit.

Par cette matinée du troisième jour des calendes de juillet de l'an neuf cent quatre vingt dix neuf, Jog escalade l'une des collines qui a été, la veille, fort disputée par les deux armées.

L'inclinaison de la pente arrache une plainte à l'adolescent. Son corps malingre souffre de l'effort, ses pieds s'enfoncent dans une terre gluante et la sueur poisse ses paupières. L'aube ne va plus tarder et avec elle, le cortège des veuves. Il doit profiter du clair obscur et s'éclipser avant que le soleil ne fasse luire les armures.

Il parvient enfin au sommet où, selon les rumeurs glanées dans la nuit, le baron et ses proches sont tombés. Des pillards sont déjà en vue mais une autre rumeur les tient à distance. Depuis peu, on évoque les morts en marche, d'étranges disparitions que la présence des pillards ne justifie plus. Certains ont prétendu que des nécrophages profitaient de la guerre pour se nourrir, d'autres que les enfers avaient fermé leurs portes. Ces légendes amusent l'adolescent, sans compter qu'elles le servent en tenant ses confrères à l'écart.

Le baron est bien là, enchevêtré avec d'autres corps dont l'agonie a sculpté les visages. Jog sait déjà que la journée sera payante. Il y a là messire Freyns ainsi que son cousin. En dessous se distingue messire de Garond à la nuque tordue. Jusqu'à hier, bras droit du défunt baron.

Après avoir noué le mouchoir autour de son visage, Jog se met aussitôt au travail, les sens en alerte. Il surveille les corbeaux, le bas de la colline, l'ascension du soleil et le relief acéré des armures. Sa lame coupe, casse et écarte avec l'habileté d'un chirurgien. Les doigts tombent dans la terre et les bagues dans son escarcelle tandis que les cordelettes de cuir cèdent une à une et libèrent des pièces d'armure. Il travaille vite, le souffle court. Malgré le parfum de lavande qui imprègne le mouchoir, l'odeur de la décomposition devient parfois si violente qu'il doit reculer et, le dos ployé, cracher une bile brûlante qui lui tord l'estomac. Qu'importe! Ce mal est infime comparé aux richesses qui brillent aux mains et aux cous des cadavres. Le stylet s'attaque maintenant aux mâchoires, à ces dentitions que l'or rehausse et que l'adolescent arrache du bout de la lame. L'habitude relaye ses gestes, comme un réflexe de défense, un moyen d'échapper aux réalités de sa besogne. La pratique de son métier lui permet de retrancher sa conscience derrière des images qu'il estime, des souvenirs d'enfance où il vivait au côté des moines, dans les champs qui s'étendaient autour de l'abbaye.

Soudain, le stylet grince, dérape sur l'ivoire et perce la joue du cadavre avec un bruit humide. Un signe... Jog suspend son geste et écoute les battements de son coeur. Il faut s'arrêter, dès maintenant. S'il continue, il risque de faire des erreurs, de s'écorcher et d'hériter d'une mauvaise blessure. Depuis combien de temps est il ici ? À regret, il glisse le stylet dans sa ceinture, s'essuie la bouche du revers de la manche et se relève.

Une lueur saphir ourle à présent l'horizon et éclabousse la crête des collines. Les ombres s'allongent et Jog cligne des yeux, ébloui par la lumière. Son regard se porte sur son escarcelle qu'il soupèse d'une main exercée. Dans sa paume repose un trésor, l'équivalent d'une centaine d'écus qui le ferait roi dans les tavernes d'Amaire... Une voix l'arrache brutalement de ses rêves:

- Jog ?

L'adolescent fait volte face, le corps tendu. Rares sont ceux qui peuvent se targuer de l'avoir surpris. Le stylet est déjà dans le prolongement de sa main, frémissant comme la langue d'un serpent. Puis, à la vue de celle qui a prêté un sens à sa vie, il laisse retomber son bras et ébauche un sourire:

- Cassandria...

À ses yeux, cette jeune fille est un rêve, l'essence d'un désir auquel il sacrifierait sa vie. Il ne sait pas pourquoi elle a jeté son dévolu sur lui, par quel sens caché du destin ses grands yeux couleur d'aigue marine se sont posés sur un garçon laid et chétif dont la fortune se bâtit avec la mort. Il a cru à un mauvais tour, au caprice d'une femme qui se cherchait un souffre douleur mais il se trompait. Depuis leur rencontre, elle lui ouvre ses jambes avec tendresse tout comme elle les ouvre aux soldats contre quelques écus. C'est vrai, à de tels moments, il sait bien qu'elle ne fait pas de différence entre lui et les inconnus qui grimpent dans sa roulotte. Mais l'essentiel est ailleurs, dans ce privilège qu'elle lui accorde lorsque les corps se sont repus. Aucun autre que lui ne peut poser sa tête entre ses seins, murmurer ses peurs et sentir les doigts d'une princesse lui caresser les cheveux.

Il a beaucoup changé depuis qu'elle a croisé sa route. À présent, ses errances se justifient. Il arpente les théâtres de la guerre pour sauver une femme qu'il aime et mettre à l'abri une vertu trop longtemps bafouée. Pourtant, Cassandria ne semble pas envisager l'avenir. Le soir, lorsqu'ils se couchent sur la terrasse de la roulotte et s'enveloppent dans une couverture de laine, il lui parle de cette grande maison où elle sera reine et elle rit, comme s'il n'était qu'un enfant.

Elle porte une pèlerine grenat, les bras croisés sur la poitrine. Les lueurs de l'aurore subliment la cascade de ses cheveux couleur de miel et Jog a presque envie de pleurer tant il la trouve merveilleuse, indissociable du miracle de la Nature et des prodiges qu'elle octroie.

- Tu ne dois pas venir, tu sais bien, fait il en la prenant dans ses bras.

Elle se blottit contre lui, les mains jointes.

- J'avais peur, murmure t elle.

- Toi ?

- Peur qu'il ne t'arrive quelque chose.

Il la serre un peu plus fort et, le nez dans ses cheveux, murmure:

- Dieu me protège...

- Tu ne trouves pas cela étrange ? dernande t elle en relevant les yeux sur lui.

- Quoi ?

- Nous deux, au sommet de cette colline... au milieu des morts.

Jog embrasse le champ de bataille du regard et hoche la tête:

- Oui, tu as raison.

Son visage se ferme, ses pupilles s'étrécissent:

- Il ne fait pas bon traîner ici.

- Alors, rentrons.

Elle a jeté son bras autour de sa taille et l'entraîne sur le flanc de la colline, en direction du bois où la roulotte a fait halte trois jours auparavant. Jog ne dit rien, agacé par ce détail qui le taraude depuis qu'il vit en compagnie de Cassandria : l'odeur de la mort ne la gêne pas. Elle respire à son aise, comme si les cadavres n'existaient pas. À dire vrai, il a remarqué d'autres choses qui lui paraissent curieuses. Ces absences, surtout. Des nuits où elle disparaît sans même s'en cacher. Elle se lève, jette sur ses épaules une cape noire et se fond dans l'obscurité. Une seule fois, il a tenté de la suivre mais sans y parvenir. Il n'ose pas lui demander ce qu'elle cache durant ces nuits là. Ni pourquoi, ni comment... Il a trop peur de l'effrayer et de mettre en péril le rêve qu'il vit à ses côtés. D'ailleurs, il y trouve une certaine justice. Il fallait bien une étrangeté ou un mystère qui nuance leur idylle, une fausse note qui puisse expliquer l'intérêt que lui porte Cassandria. Alors il se tait, il se contente d'observer et de noter les absences de sa bien aimée. Quel que soit son secret.

La roulotte se dresse au milieu d'une clairière mousseuse, circonscrite par un rideau de chênes et de fougères. La veille, autour de ces arbres, capitaines et mercenaires attendaient leur tour en buvant du vin d'Astranie. Le silence a repris ses droits depuis la bataille. De ces hommes aux joues rouges, à la voix forte et aux yeux pétillants, il ne reste rien hormis quelques tonnelets brisés et les cercles de pierres noircies où l'on faisait cuire la viande.

Jog frissonne en songeant aux jours passés, à ces processions de soldats qui plaisantaient devant cette porte peinte en rouge qui ouvre sur la chambre de Cassandria. Se doute t elle que, durant ces longues journées qui précèdent le combat, il s'emploie à noter dans sa mémoire les visages de ceux qui clament haut et fort les prouesses de la catin? A t elle idée de ce qu'il inflige à ces hommes lorsqu'il a la chance de les découvrir parmi les blessés après la bataille ? Il espère qu'elle ne saura jamais la manière dont il les fait souffrir, dont il venge chaque caresse qu'elle leur a prodiguée. Depuis peu, son appétit en la matière est devenu insatiable. À tel point qu'il lui arrive parfois d'oublier son métier, de guetter les visages familiers plutôt que les reflets de l'or...

La matinée a été occupée aux préparatifs du départ. Il faut quitter la région rapidement, songer déjà à rejoindre la cité pour y glaner des informations sur les querelles, les affronts et les jalousies qui sont autant de guerres en devenir. L'anticipation est une vertu dans le métier. À ce titre, Jog s'est fixé une règle simple: consacrer un quart de la fortune du moment en pots de-vin et autres avantages qui puissent délier les langues. Il écume les tavernes et les grands relais où font halte les marchands, il écoute et compare les opinions jusqu'à ce que la sienne soit faite. Alors, il grimpe dans le chariot et fouette ses chevaux jusqu'à ce que la colline, le pont ou le champ élu par les deux armées pour s'entretuer soit en vue. Cette course à la mort a scandé sa vie pendant près de trois ans. Puis, à l'approche de l'an mil, il y eut la folie et le chaos. À présent, seuls les pillards s'enrichissent sur un pays en ruine.

En quittant la clairière, Jog se sent triste. Juché à la place du cocher, il observe Cassandria. Pour elle, il aimerait être autre chose qu'un vautour, un détrousseur de cadavre. Elle voit qu'il le regarde et lui offre un sourire. Il se dit: " Comment fait elle pour traverser cette époque, pour supporter le spectacle de la mort et le poids des soldats vautrés sur son corps ? ". Et il grimace, incapable de soutenir plus longtemps l'infinie tendresse qui brille dans ses yeux. Alors il reporte son attention sur la route, les yeux embués par des larmes silencieuses.

***


Cinq mois ont passé. Des jours entiers à parcourir les routes du royaume, à croiser les cohortes misérables des soldats en déroute, à traverser les villages en ruine et les pillards toujours plus nombreux. Cassandria a maigri. Le teint cireux de son visage désespère Jog. Il a payé fort cher rebouteux et carabins pour connaître le mal qui la ronge mais leurs remèdes n'ont aucun effet. Elle ne lui parle presque plus et s'absente de plus en plus souvent lorsque la roulotte fait halte à proximité d'un champ de bataille.

Ils s'aiment mais ne savent plus se le dire. Alors ils se consacrent corps et âme à leur métier et se retrouvent le soir, dans le silence. Jog en souffre et ne trouve plus le sommeil. Une rage inexplicable anime sa bien-aimée. Au fur et à mesure que les jours passent, que la peur millénariste embrase le royaume, elle se donne sans restriction, parfois même sans être payée. Jog s'est forgé une certitude: elle expie un secret qui la hante. Il n'y a pas d'autre explication à cette quête sordide aux bras des mercenaires et des soldats. Il a voulu la provoquer, lui faire avouer ce secret mais elle ne veut pas répondre. Elle ne sourit même plus lorsqu'il évoque l'avenir et les semaines s'étirent en les éloignant l'un de l'autre, sous un ciel chargé de cendres.

Cette nuit, le millénaire s'achève. La roulotte s'est arrêtée au bord d'un lac que des feux de camps illuminent sur son pourtour. Malgré la guerre, certains ont eu la force de fêter dignement l'occasion. L'écho des festivités se répercute à la surface de l'eau et vient s'échouer sur la rive, là où les deux amants se serrent tendrement sous une couverture de laine. Pour Jog, cette nuit ressemble à toutes les autres. Du moins en apparence, car Cassandria, elle, paraît terriblement inquiète. Malgré la couverture, elle tremble et ne cesse d'étreindre les mains de son compagnon. Le pillard sent qu'il se passe quelque chose, que sa bien-aimée redoute cette nuit. Va t elle encore le quitter, s'enfoncer dans les bois qui bordent le lac pour y chercher quelque brute à satisfaire ? À imaginer que ses absences ne servent qu'à cela, Jog ferme les yeux. Il n'y peut rien, il a tenté tout ce qui était en son pouvoir pour l'arracher à ce cauchemar, pour lui offrir une vie décente. Mais elle refuse et quoi qu'il puisse dire, elle ne consent pas à envisager d'autre vie que celle d'une catin...

Jusqu'à minuit, elle ne cesse de se serrer contre lui, de déposer des baisers furtifs dans son cou et sur ses lèvres. Il cède volontiers à ces égards qu'elle ne prodiguait plus que par habitude. Il la devine sincère même si les caresses confortent son appréhension et, tandis que leurs baisers expriment ce qu'ils ont tu durant des semaines, une angoisse sourde glace peu à peu son coeur...

Un trait rouge souligne l'horizon. Cassandria a posé son visage sur la poitrine osseuse de son amant. Elle respire doucement, comme si elle ne voulait pas le réveiller. Pourtant, les yeux de Jog sont grand ouverts, tournés vers les étoiles. Il sait qu'elle veut lui avouer quelque chose, il le sent au plus profond de ses entrailles. À la manière dont ils ont fait l'amour, il a su que c'était la dernière fois. Elle s'est offerte avec une maladresse infiniment touchante, sans déployer les artifices qui font son succès auprès des soldats. Bouleversé par cette attention qui ne ressemblait à aucune autre, il a joui avec des larmes. Bercé par les échos lointains des fêtes millénaristes, il a étouffé ses sanglots entre les seins de sa bien aimée.

- Jog ?

Il réprime un frisson.

- Dis moi... souffle t il dans ses cheveux.

- Je vais partir.

Il hoche la tête :

- Je sais.

Elle effleure ses lèvres de l'index :

- J'ai vécu le plus beau auprès de toi.

- Pourquoi en finir ? demande t il d'une voix qui tremble.

L'index de Cassandria glisse sur la joue du pillard :

- Parce que j'obéis à un Maître, affirme t elle. J'ai essayé de me soustraire à son influence mais... c'est impossible. À présent, il est parmi nous. Depuis cette nuit.

Il écarte sa main et se redresse sur les coudes, les yeux emplis d'une colère froide :

- Un maître ?

Il jette un regard autour de lui et grimace :

- Je ne vois personne qui t'oblige. Je n'ai jamais vu quiconque t'ordonner d'ouvrir les cuisses!

Les mots lui échappent, mais il n'a plus envie de reculer, il n'a plus rien à perdre. Sa main croche le poignet de Cassandria avec méchanceté :

- Je peux te débarrasser de ce type ! s'exclame t il. T'arracher à tout ça! Pourquoi refuses tu mon aide ?

Elle s'est mise à trembler. Elle voudrait le prendre dans ses bras, le faire taire et l'entendre parler d'avenir... Mais le maître est là.

- Tu n'y peux rien, Jog. Tu ne peux rien contre Lui.

- Qui, bon sang ? Qui ? martèle t il sans lâcher son poignet.

- Le Diable, mon amour.

Un coin de givre s'enfonce dans le ventre du pillard. Un instant, il la croit folle mais elle ne ment pas, il le lit dans ses yeux. Il libère son poignet, la gorge serrée.

- Pardonne moi, dit elle. D'autres femmes comme moi ont arpenté ce monde. Nous accouchons d'une armée, des morts qui se lèvent pour Le servir et vous asservir.

Les mots se bousculent sur les lèvres du pillard, mais aucun ne les franchit. Cassandria a reposé son visage sur sa poitrine :

- L'étreinte valait une damnation, poursuit elle. Tous ces capitaines, si fiers de partir à la guerre, ont signé un pacte avec mon Maître. Mes cuisses étaient l'étau de sa malédiction, elles se refermaient sur ses pauvres garçons pour en faire des soldats de l'Enfer. Nous sommes les Prostituées de Babylone, mon amour. Nos caresses capturent les âmes. Et chacun de ces soldats vautrés sur mon corps a senti le souffle glacé de Satan sur sa nuque. Oh, ils ne se doutaient de rien... Du moins jusqu'à leur mort, sur le champ de bataille. Lorsqu'ils tombaient sous les lames ennemies, ils comprenaient. Oui, ils comprenaient que leur âme ne quitterait pas cette terre, que mon étreinte l'avait enchaînée à leur corps et qu'ils seraient obligés de se relever, d'être les morts qui marchent au service de Satan.

Les joues de Jog pâlissent, son regard vacille.

- Mais je suis tombé amoureuse, avoue t elle. De toi, Jog. D'un pillard, ni beau ni laid, d'un homme qui m'a ému et que j'ai aimé. Tu sais, j'ai essayé de devenir comme toi, de le redevenir... Un être libre, une femme qui craindrait la maladie, la mort, et toutes ces petites choses qui vous rendent si fragiles. Les nuits où je te quittais, j'allais tuer ceux qui menaçaient de revenir Je n'avais pas le droit de refuser ces caresses, je ne pouvais pas, tu comprends ? Mon corps était forcé d'accepter l'étreinte... Alors j'allais sur le champ de bataille pour les empêcher de se relever et de devenir les serviteurs du Maître. J'ai fait cela pour nous sauver, j'ai décapité tous ceux qui étaient entrés dans notre roulotte. Pour ne pas les entendre ramper sur les cadavres, pour ne pas les voir marcher à tâtons dans l'obscurité et se rassembler pour former une nouvelle légion satanique. Cette nuit nous condamne, mon amour. La prison du Diable s'est ouverte et il va venir me chercher. Il n'a pas toléré que je tue ceux qui devaient rejoindre les rangs de ses légions. Aujourd'hui, peut être demain, il sera ici pour me reconduire aux Abysses.

L'esprit de Jog s'éteint comme la flamme d'une chandelle. Il a conscience que le combat ne vaut pas la peine d'être livré, que personne ne peut les sauver. Le Diable... Il n'a même pas envie de prier.

Elle a glissé la main vers son stylet et s'en empare, tout doucement. Dans ses yeux luit une résolution qu'il partage. Oui, sans doute n'y a t il pas d'autre solution... La mort sera une délivrance, pour elle comme pour lui. Il sait maintenant qu'elle a souffert pour lui, qu'elle aurait pu se trancher la gorge pour faire cesser ce cauchemar mais qu'elle a préféré servir le Diable afin de vivre un peu plus longtemps auprès de Jog le pillard.

Il referma ses mains sur le bras de Cassandria qui brandit le stylet. Lui seul peut guider l'arme vers son coeur.

- Je t'aime, dit il.

- Mon amour...

 
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La Gazette du satyre Alraune

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