Projet MACNO
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Projet MACNO
Chapitre 4
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Chapitre 6

Trocadéro, seizième arrondissement de Paris. Dans un couloir tamisé, Red et Charivari foulent une moquette grenat sous l'oeil terne des caméras de surveillance. Devant eux, un jeune homme à la nuque dégagée et au costard gris les précède dans le dédale du bâtiment.

- Comme vous pouvez vous en douter, commente-t-il, il ne s'agit pas de la maison-mère. Nous tenions à créer ici les conditions propices au recueillement.
Dans sa main droite, il tient une plaque à cristaux liquide qu'il consulte régulièrement d'un coup d'oeil exercé.

- Afin que rien ne puisse troubler ce précieux instant, nous vous avertirons une minute avant l'expiration de votre entretien afin que vous puissiez saluer monsieur Adam Reelke sans précipitation. Je constate que vous avez décliné notre offre d'abonnement. Elle peut avoir effet rétroactif si vous reveniez nous voir.

Ils franchissent une porte et débouchent dans un nouveau couloir flanqué de portes en bois blanc.

- Il va de soi que vous disposez gratuitement d'un accès aux différentes chapelles de notre établissement. Un service qu'Aeden vous offre avec plaisir, fait-il en s'immobilisant devant une porte. Nous y voilà.

Il glisse la plaque dans une encoche magnétique, la porte s'ouvre dans un chuintement.

- S'il vous manque quoi ce soit, vous pouvez appeler nos garçons d'étage. Ils sont là pour ça. Monsieur Adam Reelke vous attend... conclut-il avec un dernier sourire de synthèse.

Chav' lui adresse une grimace convenue et entre la première. Une pièce blanche, clinique et froide.

- Manque plus qu'une table d'opération, grommelle Red qui a suivi Charivari à l'intérieur.

- Eh bien, tu l'as, ironise-t-elle en effleurant un vaste bureau de verre à l'armature métallisée.

Sur la surface lisse de ce bureau trône une console couleur acier dont l'écran n'affiche pour l'instant que le logo stylisé d'Aeden. Charivari et Red s'installent dans les deux fauteuils noirs placés devant la console.

- Comment te sens-tu ? demande Red.

- Ca va.

Pour le moment, rien ne semble s'opposer à ce qu'ils rencontrent le Simulacre d'Adam. Charivari éprouve néanmoins un sentiment étrange, comme s'ils s'apprêtaient à profaner une tombe. La perspective de parler avec Adam étouffe ses derniers scrupules. Sa main effleure le clavier holographique, le logo d'Aeden disparaît et une voix suave s'élève :

- Madame, monsieur, veuillez vous connecter à la console à l'aide des câbles neuraux mis à votre disposition.

Charivari s'exécute, Red hésite et finalement l'imite.

Fondu au noir. Propulsés dans le réseau interne d'Aeden, ils évoluent désormais dans un environnement virtuel.

- Monsieur Adam Reelke se trouve devant vous, susurre l'I.A. A présent, vos propos deviennent confidentiels et seront effacés à la fin de l'entretien. Je vous rappelle que l'usage de vos implants neuraux à des fins personnels est strictement prohibé.

Rives de la Tamise. Balayé par un vent d'automne, l'endroit semble désert excepté la silhouette élégante d'un Simulacre qui patiente près du banc désigné par l'I.A. Dans un costume d'époque, une écharpe blanche nouée autour du cou, Adam les invite à le rejoindre.

Coulés dans cette interface victorienne, les avatars de Red et Charivari obéissent aux canons de l'époque. Pour Red, un costume de tweed et un ulster. Pour Charivari, une robe de velours grenat. Ils se portent tous deux à hauteur d'Adam.

- Bonjour, dit-il.

Charivari garde le silence, la gorge nouée dans la réalité blafarde du bureau. Red, lui, a senti son rythme cardiaque s'accélérer.

- Salut, Adam.

- Ne soyez pas intimidé et asseyez-vous près de moi.

Ils s'exécutent, Red à gauche, Chav' à droite.

- Je suis très heureux de vous revoir, murmure-t-il. Mon départ vous a blessés...

Chav' garde le silence, l'esprit obnubilé par la stratégie mise au point entre elle et Red. Il doit occuper le Simulacre d'Adam afin qu'elle puisse accomplir son oeuvre. Pour pouvoir se balader dans ce réseau, elle doit contrôler son avatar tout en générant un fantôme suffisamment discret pour tromper la vigilance des programmeurs et de leurs I.A. Un exercice périlleux, aux frontières de la schizophrénie. L'essentiel, pourtant, réside dans l'appréciation de la difficulté, dans la manière d'appréhender le danger et, en fonction de son intensité, de prévoir toutes les éventualités. Contrairement aux raids précédents, elle n'a pas les moyens de solliciter les modérateurs chimiques implantés dans sa nuque. Une intrusion sans filet, sans contrôle sur sa pression artérielle ou son rythme cardiaque. Si les I.A d'Aeden sont capables de la traquer jusqu'à la source pour s'attaquer à son système nerveux, elle risque de mourir dans ce bureau. Cette perspective l'anime et la grise. Elle ne jouit pas de l'enjeu, elle l'exploite.

Entre Adam et Red, le dialogue s'amorce tandis qu'elle donne naissance à son fantôme, un spectre qu'une poignée d'octets anime avec la même ambition qu'un économiseur d'écran. Elle doit veiller à l'équilibre parfait afin de stabiliser ce spectre virtuel à la limite de l'existence. Si elle pêche par discrétion, il s'évanouira, incapable de se suffire à lui-même. Si elle panique et nourrit sa mémoire, les I.A vont la détecter, la débusquer et la traquer comme une bête sauvage. Le juste équilibre... Petit à petit, elle abandonne l'essentiel de son avatar à des routines comportementales susceptibles de donner le change tandis que le spectre trouve sa consistance dans les fichiers perdus du réseau. L'ubiquité n'est pas exercice comme les autres mais Charivari a vécu trois ans dans l'esprit de sa mère malade, trente-six mois de douleur partagée à l'aide des implants neuraux qui reliaient la mère et la fille par-delà la souffrance du corps. De cette époque si étrange et si intense, elle a hérité d'une ubiquité instinctive de la conscience. Pour aider et surtout pour suivre sa mère dans le gouffre de la maladie, elle devait livrer son coeur et mettre son âme à l'abri. Elle se souvient de chaque jour, peut-être même de chaque seconde passée à son chevet. Le spectre prend son envol et elle songe aux oscillations perverses de la conscience qui la faisait hésiter entre la vie et la mort. Par-delà la souffrance, elle ressentait au plus profond de sa chair cet appel de l'abîme, cette sensation de ne plus être qu'une naufragée rêvant de se laisser couler. Aujourd'hui, elle cède aux chimères de la revanche et se prend à rêver qu'Adam a besoin d'elle, qu'elle va le sauver...

Les ruelles de Londres défilent à une vitesse subliminale. La conversation de Red et Adam lui parvient en échos déformés tandis que le spectre s'immisce dans le réseau. Spectatrice invisible, elle filme les scènes, les décors, les personnages - I.A ou Simulacres. A trois reprises, sous le déguisement d'un jeune marchand de pommes ou d'un cocher, elle a perçu le regard inquisiteur des I.A chargés de protéger le système. A chaque fois, par réflexe bien plus que par nécessité, elle allège le spectre de quelques octets et se rapproche dangereusement du néant.

Le juste équilibre entre la vie et la mort... Elle arpente les pavés humides à l'allure d'un bolide mais elle ignore ce qu'elle cherche. Un détail sans doute, un indice qui fendille cet univers si paisible en apparence. Malgré la vitesse, le temps qui s'écoule et les faiblesses des routines comportementales qu'elle doit corriger en y allouant une partie de sa conscience, elle ne voit rien, strictement rien qui aiguise ses soupçons. Les gens semblent si heureux...

Elle traverse une place lorsqu'une petite fille au visage de porcelaine pose les yeux sur elle :

- Maman ! Regarde, un fantôme !

Et merde... jure Charivari. Au sein d'un réseau, les notions d'espace ne signifient rien. Si vous êtes découvert, vous vous battez ou vous disparaissez. Sans la moindre hésitation, elle choisit la seconde solution et à la seconde même où l'alerte est donnée, le spectre se suicide et s'effiloche au coeur des fichiers temporaires...

Retour sur le banc au bord de la Tamise. Red se tient debout devant Adam :

- Je n'aurais pas la force de revenir, dit-il.

- Crois-moi, c'est sans doute mieux ainsi, lui répond-t-il. Seule la compagnie de Leena m'importe. Ne sacrifiez rien à mon souvenir, je vous en prie. Le Cercle doit vivre malgré moi.

Charivari aimerait se déconnecter maintenant mais Aeden ferait à coup sûr le rapprochement... Avec un peu de chance, la disparition instantanée du spectre aura fait croire aux moteurs anti-intrusion qu'il s'agit d'une simple erreur de programmation. Sans compter que l'ubiquité demeure encore un talent rarissime auquel Aeden n'a sans doute jamais été confrontée.

Peu importe.

Une poignée de minutes s'écoule, l'entretien s'achève. Charivari, les tempes douloureuses, jette un coup d'oeil sur Red. Derrière eux, la porte s'est ouverte pour livrer passage au jeune homme à la nuque dégagée.

- Tout s'est bien passé ? lance-t-il avec un sourire.

- Parfait, c'était parfait, lâche Red du bout des lèvres.

Charivari, elle, se contente d'imiter un sourire contrit et de s'essayer le bord des yeux à la pointe d'un mouchoir.

- Je comprends votre émotion, murmure-t-il en les invitant à sortir. Venez, je vous raccompagne.

Se doute-t-il de quelque chose ? pense Charivari tandis qu'ils traversent les couloirs en direction de la sortie. Personne ne semble vouloir les retenir et c'est sur une ultime poignée de mains du jeune homme qu'elle se retrouve, avec Red, sur le trottoir.

- Appuie-toi sur moi, souffle-t-il. Baisse les yeux et marche...

Bras-dessus, bras dessous, le couple s'éloigne sous l'oeil torve des caméras extérieures.

Une heure plus tard. La pluie tambourine aux fenêtres de la Piaule. Sur le Réseau, Charivari livre à ses deux compagnons l'enregistrement qu'elle a effectué par les yeux du spectre. Red a fragmenté sa vision afin d'avoir d'un côté, ledit enregistrement, et de l'autre, la photographie livrée par MACNO.

- Le même Simulacre... soupire-t-il tandis que les rues de Londres défilent à vitesse constante.

Afin de confirmer ses dires, il a procédé à une animation sommaire du Simulacre d'Adam tel qu'il apparaît sur la photographie. D'un point de vue strictement technique, il veut s'assurer que les deux Simulacres utilisent le même moteur graphique.

- Ils utilisent la même racine technologique, ajoute-t-il. Mais de là à confirmer lequel est le vrai...

- Et s'ils l'étaient tous les deux ? suggère Charivari. Pourquoi Aeden serait-il obligé de fabriquer un seul ? Ils ont tout aussi bien pu dupliquer Adam en plusieurs Simulacres, non ?

- Jamais, affirme Sell. Du peu que j'en sais, les séquences utilisées suffisent à peine à assurer la viabilité d'un seul Simulacre. Si on fragmente ces séquences, on n'obtient qu'une pâle copie, une vulgaire I.A.

Les rues de Londres se déroulent et aucun défaut digne de ce nom ne parvient à retenir leur attention.

- Y'a rien du tout, grommelle Red. Peut-être que MACNO s'est foutu de notre gueule...

- Non, intervient Sell. Pas lui, pas MACNO. Il a voulu nous prévenir d'un truc, faut surtout pas se décourager.

Il marque un silence puis :

- Je reviens sur ta conversation avec Adam. Tu es bien certain qu'il ne s'agit pas d'une I.A ?

- Putain, soupire-t-il, je te l'ai déjà dit, je ne peux rien affirmer. Apparemment, il s'agit bien d'Adam. Je l'ai interrogé sur le passé du Cercle, j'ai essayé de le piéger sur deux ou trois moments privés que nous avions eu tous les deux... Pas une seule erreur. Mais, je te le répète, ça ne veut rien dire. S'ils ont eu accès à sa mémoire et s'ils disposent de bons opérateurs, ils pouvaient donner le change.

Moue de Sell qui s'immerge à nouveau dans le Londres victorien. Malgré les recherches effectuées par Red, ils n'ont aucun moyen de retrouver la ruelle qui figure sur la photographie. Et de toute façon, cela ne les avancerait à rien. Soudain, Red pousse un cri :

- Quoi ? gronde Charivari, surprise.

- Arrête-toi. Et reviens en arrière... allez, fais ce que je te dis.

Elle s'exécute et revient lentement sur une ruelle pavée où un fiacre se fraie en chemin au milieu de gamins aux visages crasseux.

- Le fiacre... fait Red. Arrête l'image. Maintenant rapproche-toi des passagers. Voilà, tu vois ?

Sur le Réseau, l'avatar de Charivari ouvre de grands yeux :

- Joss ! s'exclame-t-elle.

L'avatar de Sell fronce les sourcils :

- Je savais pas que tu le connaissais de vue, fait Sell, suspicieux.

- Je me soucie de vos culs, avoue Red. Et j'aime bien savoir avec qui elle traîne.

- Tu manques pas d'air, sourit Charivari.

Même si elle déteste qu'on mette le nez dans ses affaires, elle se réjouit d'avoir Red comme ange-gardien. Son sourire disparaît :

- Enfin, c'est bizarre, dit-elle en se penchant sur une représentation 3D du visage de Joss.

Une gueule d'amour, à son goût. De grands yeux noisette, une fossette au menton et surtout des rides profondes et régulières. Lorsqu'il s'évade dans le Réseau, elle s'asseoit près de lui et les épouse du doigt pendant des heures. Effleurer ainsi les marques du temps l'apaise, comme si, à force de répéter les mêmes gestes, elle traçait les signes magiques d'une jouvence.

- Oui, confirme Sell. Qu'est ce qu'il vient foutre ici, au royaume des morts ?

- Vous emballez pas, c'est juste un avatar, dit Red. N'importe qui aurait pu l'utiliser.

- Quel intérêt ? s'écrie Charivari. Regardez-le, il porte un costume d'époque. Bon, ça m'angoisse, cette histoire. Je l'appelle.

- Tu n'appelles personne, fait l'avatar de Sell en la retenant sur le seuil de leur café virtuel.

- Tu veux m'empêcher de sortir ? fait-elle en croisant les bras, l'expression mutine.

- Ne m'oblige pas.

- Joss est un homme bon, Sell. Je suis certaine qu'il a de très bonnes raisons de figurer dans cet univers victorien. Son boulot, à coup sûr...

- Il faut me convaincre, Chav', insista l'aveugle.

Le visage de l'adolescente se durcit :

- Te convaincre ? Je n'ai pas à me justifier devant toi.

- Inutile d'être sur la défensive. Explique-moi le rapport entre Aeden et ton neurotatoueur, je ne te demande rien d'autre.

- Ok, on se retrouve dehors, soupire-t-elle.

Sell se déconnecte le premier et procède aussitôt à quelques réglages sur les puces Modeling. Il tient à alléger le programme pour qu'il se concentre sur de Chav' et restitue le plus fidèlement possible les expressions de son visage. Une morphologie en fil de fer livre bien souvent les secrets de l'inconscient. Une commissure qui se lève, une paupière dont le mouvement s'accélère... Autant de détails qui nourrissent les bases de donnée que Sell a patiemment compilé afin de compenser la virtualité du procédé.

Pour l'instant, dans la pénombre de la Piaule, le visage de Charivari ne trahit rien d'autre que la nervosité. Red, lui, est toujours connecté.

- Vas-y, Chav', explique-moi.

- Qu'est ce que tu veux entendre ?

- La vérité. Ton mec se balade dans un univers virtuel où Adam se fait traquer par des cavaliers de l'Apocalypse. A mes yeux, ça vaut une petite explication.

- On sait même pas s'il s'agit du même univers, proteste-t-elle faiblement.

- Raison de plus pour essayer de comprendre ce qu'il fout là-bas.

Sell ne tient pas à la brusquer. L'incontinence émotionnelle de Chav' peut générer le meilleur comme le pire. Elle serait tout à fait capable de se lever et de quitter cette pièce sans un seul mot ou de se précipiter dans ses bras pour pleurer contre son coeur.

- Chav', dit-il d'une voix conciliante, on est ensembles sur ce coup. Je ne cherche pas à accuser Joss de quoi que ce soit, au contraire. S'il bosse avec Aeden, on peut se...

- Se servir de lui ? l'interrompt-elle avec un sourire mauvais. Te gêne surtout pas pour moi...

- Tu m'emmerdes, Chav'. Tu sais très bien que seul la vie d'Adam m'importe. D'ailleurs, je pensais que tu étais sur la même longueur d'onde.


Mathieu Gaborit


 
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La Gazette du satyre Alraune

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Il était temps ! (haha !)

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