Projet MACNO
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Projet MACNO
Chapitre 4
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Voilà les premiers chapitres d'un roman que nous devions publier à 4 mains avec Fabrice Colin. Le projet avorta, faute de temps. Comme pour " Confession d'un automate mangeur d'opium ", nous rédigions un chapitre sur deux. C'était pour moi l'occasion de faire mes armes dans le cyberpunk, un genre qui me fascine. Ce texte est maladroit, souvent emprunté mais des idées me semblent intéressantes, en particulier les personnages du Cercle. L'histoire en elle-même manque cruellement d'intérêt. Elle reprenait les thèmes éculés des réalités virtuelles et de l'éternelle question d'une vie après la mort dans la matrice.

Chapitre 2

Une silhouette noire s'engouffre sous le porche du Black Bird. Le vigile, un petit sec aux lunettes tridi, renifle et grogne dans le sillage du visiteur. Sa main se pose sur la crosse de son fusil à pompe mais il tient à son boulot. S'il n'aime pas ce type, il n'a pas intérêt à le montrer. Cet enfoiré est le fils du patron.

Sell, le hacker aux yeux d'argent. Profil osseux, cheveux noirs coiffés en ailes de corbeau, manteau de laine grise et écharpe rouge. Il emprunte l'escalier tapissé de velours qui mène aux sous-sols puis pousse une porte doublée de satin. Un son free-jazz le caresse et l'apaise lorsqu'il fend la foule des clients pour rallier le comptoir où la voix chaude de son père résonne comme une basile.

Sell est aveugle. Une infirmité congénitale qu'il a aiguisée comme une arme, qu'il a choisi de considérer comme une amie. Un vague sourire déforme ses lèvres fines. On le salue, on s'incline même sur son passage. L'époque veut que les hackers soient traités comme des rois.

Sell les devine au fur et à mesure que les implants neuraux qui ronronnent sous sa nuque les reconstituent. Il n'a droit qu'à un treillage mais cela suffit pour coller une voix sur un visage et identifier en une macro-seconde celui qui s'écarte et baisse légèrement la tête pour signifier son respect. En réponse, Sell murmure les prénoms : Timonier Noir, Shalom, Double Doug... Reza. Elle n'a pas essayé de l'arrêter ni même de lui faire une remarque. Elle estime qu'il a sacrifié leur histoire en refusant de coucher avec elle. Pour autant, elle n'arrive pas à lui en vouloir. Il a consenti à lui dire pourquoi dans l'ombre d'une loge d'opéra et depuis, elle s'est plongée comme une démente dans les immenses bases de donnée consacrées aux recherches neurochirurgicales.

Sell parvient enfin au comptoir et trouve la main de son père qui étreint la sienne puis glisse sur son épaule. Une pression affectueuse, une odeur rassurante.

- Ca va ? souffle-t-il.

- Non, rétorque Sell d'une voix fragile.

- Ok...

La main ne quitte pas l'épaule de son fils et le guide dans le flot des jeunes hackers jusqu'au salon réservé aux meilleurs clients. Une porte se referme et le silence se fait. Dans le cerveau de Sell, les puces Modeling se sont mises au repos. Il n'a pas besoin de reconstituer son père, sa présence lui suffit.

- Dis-moi... lance son père en poussant vers lui l'éternel flacon de brandy-noisette marqué à son nom.

Sell n'a jamais rien bu d'autre. Il humecte ses lèvres à l'alcool puis s'éclaircit la voix :

- Cet enfoiré nous a laissés aucune chance, dit-il. Aucune chance. Comme s'il se foutait de savoir ce qu'on en pensait.

Il dénoue son écharpe et pose les mains à plat sur la table.

- Charivari et Red vont venir. On va foutre un sacré merdier, ce soir.

- Il a choisi de mourir, souffle son père. Je sais que ce que tu ressens.

- Mon cul. Le Cercle existait avec lui et en lui. Il nous a condamnés.

Son père soupire :

- Je sais que tu souffres. Vous l'aimiez et il vous a trompés. Mais méfie-toi, il n'y a personne dont tu puisses te venger. Et ça va te manquer, c'est inévitable.

- Tu te gourres. On aurait dû le voir venir. On peut toujours se venger de nous-mêmes.

- Et vous foutre en l'air pour fêter ça ? Des conneries, fils. Personne n'aurait pu l'empêcher de la rejoindre, tu le sais très bien.

- Cette conne a brisé le Cercle.

- Mais elle ne l'a pas voulu. C'est tout à fait différent.

Sell grimace :

- Différent ? Elle savait très bien qu'Adam l'aimait comme un fou.

- Si tu concentres ta haine sur elle, tu deviens faible. Je ne le tolérerai pas, fils.

Sous la table, Sell serre le poing. Un geste de rage, d'impuissance. Dans le monde glacé des lignes de code, sa conscience aveugle vacille au bord d'un gouffre. Depuis que les flics ont annoncé la nouvelle, il ne parvient plus à envisager l'avenir, à donner un sens à sa quête. D'autant que cet enfoiré d'Adam, par égoïsme ou par aveuglement, a vidé les comptes du Cercle. Sell, lui, mettait de côté depuis près de trois ans afin de pouvoir un jour se payer une opération au paradis de la neurochirurgie, à L.A. Mais Adam n'a rien laissé. Comme si le Cercle n'avait jamais existé, comme si sa pétasse valait qu'on le lui sacrifie.

- Essaye de te calmer, murmure son père. Ton visage ressemble à un champs de bataille.

- Ouais, réponds Sell sans conviction.

- Et si tu me racontais comme ça s'est passé ?

- Pourquoi faire ?

- Parce que j'aimerais t'aider. Et pour cela, je dois connaître toutes les données du problème.

Sell finit son brandy-noisette d'un trait et songe à une autre réalité où son père n'existerait pas. Un putain de cauchemar... Alors qu'ici, dans cette réalité, au sous-sol du Black Bird, il peut croire qu'au moins une personne lui veut du bien. Même s'il s'est servi de son infirmité pour devenir un grand hacker, elle n'a jamais renoncé à distiller son poison. La paranoïa... Une psychose qui ronge, qui travestit les voix et parfois, engendre le chaos. Sell avance sa main et cherche celle de son père. Elle se referme sur son poignet, pareille à une eau chaude coulant sur un muscle endolori. Il sourit à son père qui resserre son emprise et murmure :

- Raconte, fils.

- Y'a pas grand chose à dire, confesse-t-il. Je me suis pointé à la Piaule hier soir. On avait prévu une petite virée dans les fichiers d'Osaka Inc. Charivari et Red devaient nous rejoindre vers 22 heures. Je suis arrivé une heure plus tôt et j'ai senti qu'un truc clochait dès que j'ai ouvert la porte.

- La Mort ?

Sell acquiesce en silence. Il parle souvent à son père de cette étrange perception de la Mort qui s'aiguise derrière le voile noire de ses yeux. A plusieurs reprises, les puces Modeling ont esquissé à la limite de son champ de vision une forme chaotique, un brouillon en fils de fer qui ne se manifeste qu'en présence d'un macchabée. Cela s'est produit de la même façon hier soir lorsqu'il a pénétré dans la Piaule. Comme si la Mort, profitant de son entrée pour se glisser dehors, l'avait frôlé en sortant... A cette pensée, Sell frémit et d'une voix qui tremble, poursuit son récit :

- J'ai crié le nom de Adam. Une fois, deux fois. Puis j'ai traversé la Piaule sans détecter sa présence. J'ai pensé qu'il était peut-être blessé, qu'il était inconscient. Mais j'aurais senti l'odeur du sang. Je me suis assis, je m'en souviens très bien. Le tabouret de la cuisine. Je me suis massé les tempes et j'ai essayé de comprendre. Ce n'était pas si difficile. Il faisait froid dans la Piaule et pourtant, le chauffage marchait. Je me suis relevé, j'ai cherché une fenêtre ouverte. C'était la sienne, bien sûr.

Les mots s'étranglent dans sa gorge. Il se renvoie, le pas lourd, traversé la chambre d'Adam et sentir une brise glacée piquer son visage. D'ordinaire, cette sensation lui plaît mais ce soir-là, elle charrie le parfum des morgues dans lesquelles son père l'amenait, étant petit, pour qu'il se familiarise avec la mort. Il hésite mais le désir de savoir le submerge. Ses mains se posent sur la rambarde, son regard vide plonge dans la perspective d'une arrière-cour crasseuse. Quelques macro-secondes suffisent à ses implants pour trier l'information et percer l'obscurité. Un corps disloquait gît dans la poussière et les mégots de clope. Un cadavre, celui d'un homme dont le destin compte - ou comptait - à ses yeux presque autant que celui de son père. Une pince brûlante fouille ses entrailles et Sell hurle, le visage levé vers une lune qu'il n'a jamais vue. Il hurle jusqu'à ce que la pince consente à lâcher ses entrailles. Alors il s'écroule et il s'imagine en train de pleurer...

La voix de son père le fait sursauter :

- Il s'est défenestré.

- Ouais, renifle Sell. Jeté du sixième étage. Il ne voulait pas se rater.

Son père lui abandonne quelques secondes d'un précieux silence. L'esprit de Sell vagabonde et croise le visage de Reza. Pourquoi s'impose-t-elle à ce moment précis ? Il le sait, pourtant. Il lui a juré de lui céder sa virginité le jour où il verra. Mais en réalité, il s'en fout. Le sexe ne l'intéresse pas. Ce qu'il veut, c'est avoir le droit de pleurer. Cela lui importe bien plus qu'une réalité sexuelle aisément comblée depuis son adolescence par la virtualité.

- Il a laissé quelque chose ? demande son père. Un mot, une lettre ?

- Sa bécane. Elle était posée sur le lit.

Le souvenir, à nouveau. Son corps engourdi qui se hisse lentement et titube, guidé par le ronronnement du Mark IV. Sa main glisse sur une couverture rêche jusqu'aux lignes épurées et froides de l'ordinateur. Il s'y connecte et en franchit le seuil. Un couloir sombre et la silhouette d'Adam, en fond, qui l'invite à le suivre. Sell s'exécute même s'il ne perçoit qu'une routine, un vague programme testamentaire sans interactivité. Adam le conduit dans un intérieur anglais, une pièce large et confortable où brûle un feu de bois.

- Assieds-toi, ordonne-t-il.

La suite dépend de Sell. S'il s'assoit, l'arborescence du programme ouvrira une nouvelle séquence. Dans le cas contraire, autant se déconnecter maintenant.
Sell obéit. Adam l'imite et se cale dans un grand fauteuil de cuir.

- Salut, Sell.

Le programme a identifié la signature électronique du hacker. Sans doute Adam a-t-il prévu une cérémonie légèrement différente pour Charivari et Red.

- Ne me juge pas, mon ami. Je l'aime et je veux la rejoindre. Mais je ne disparais pour autant. J'ai vidé les comptes du Cercle pour souscrire une assurance auprès d'Aeden. Mes séquences vont être sauvées et nous pourrons ainsi nous rencontrer sur le Réseau.

Malgré la tristesse et la colère qui se disputent son cœur, Sell ne peut s'empêcher d'imprimer à son avatar un sourire sincère. Pour autant, il n'aime pas le ton de cette conversation post-mortem. Adam se livre comme un vulgaire NPC. Rien ne transparaît derrière la poignée d'octets qui génèrent son avatar.

- Je vous aime, poursuit Adam. Mais je ne peux pas vivre sans elle. C'est tout. Je ne ressens pas le besoin de me justifier. Oubliez mon corps, ne gardez que mon souvenir.

Le décor se fond, des procédures de rejet expulsent l'avatar de Sell sur le seuil du Mark IV. Fin de non-recevoir. Sell se déconnecte, la bouche sèche. Ses mains tremblent tandis qu'il se relève et se dirige à grands pas vers l'entrée de la Piaule.

A nouveau, la voix de son père l'arrache au passé :

- Je suis là, fils. Je prends le temps de t'écouter, alors parle.

- Excuse-moi... Qu'est ce que je disais ?

- Qu'il avait laissé sa bécane sur le lit...

- Avec un testament programmé sur un coin de table. Un truc froid et lisse.

- Et ?

- Il a piqué le fric pour rejoindre sa copine chez Aeden

- Merde... Il pensait que c'était sérieux ?

- C'est sérieux, père. Les gars d'Aeden reconstituent tes séquences et t'offrent des vacances au paradis.

- Tu le penses vraiment ou tu t'efforces de le croire ?

- Peu importe. Adam vit sur le Réseau.

- Un foutu Simulacre ! s'exclame-t-il. Une pâle copie, une saloperie de fantôme !

- T'énerves pas. C'est toujours mieux que rien.

Sell sent bien la fureur à peine contenue de son père. De toute la force de son âme, l'homme n'accepte pas qu'on puisse ainsi violer les consciences et leur promettre une immortalité au pays du binaire. L'immortalité... Certains hackers pensent qu'Aeden fondera une religion, la religion des siècles à venir. D'autres considèrent cette corporation comme un ramassis de charlatans. Deux poids, deux mesures, à vous de choisir. Dieux ou marchands du temple ? Seuls les morts qui naviguent dans les circuits fermés d'Aeden pourraient répondre.

Sell perçoit soudain le frémissement d'un corps, puis une odeur familière, douce et sucrée.

Charivari. L'adolescente aux cheveux d'or se coule derrière lui pareille à une brise d'automne et referme les bras autour de son cou. Une fille au coeur de platine, capable de pouffer devant un manga sirupeux et le soir même, de sacrifier un hacker pour protéger son intrusion dans un système. Une garce respectée et connue comme la reine des fouineuses, l'impératrice à la truffe de silicium. Aucun fichier caché ne peut lui résister. Le Cercle l'a adoptée, à moins que ce ne soit le contraire.

Collée à son dos, elle s'est mise à mordiller le lobe de son oreille. Un jeu qui a fini par le gêner, par éveiller en lui un sentiment qu'il réprouve.

- Arrête ça... murmure-t-il en écartant ses bras. Et assieds-toi.

Charivari soupire et consent à poser ses fesses sur une chaise.

- Je suis triste, déclare-t-elle. Et j'ai soif.

Sell lui tend la fiasque de brandy-noisette. Elle avale une longue gorgée et passe la langue sur ses lèvres. Puis, de manière si soudaine que Sell n'ose s'y soustraire, elle pose la tête au creux de son épaule et éclate en sanglots silencieux.

- Chav', fait Sell en enfouissant doucement la main dans ses longs cheveux blonds.

- Elle ne le valait pas, articule-t-elle.

- Je sais.

Elle relève la tête, renifle et d'une voix sentencieuse, dit :

- Je vais aller buter son Simulacre.

Sell ricane :

- Ca changera quoi ?

- Cette conne nous l'a enlevé. Il s'est jeté pour elle, pour une petite bourgeoise au cul étroit.

- Calme-toi, Chav'.

- Va te faire foutre, l'aveugle, fait-elle en croisant les bras.

Sell se retient de la gifler. Mais Charivari souffre tout autant que lui de la disparition d'Adam.

- Mes enfants, intervient son père, prenez un tant soi peu de recul. Dans les circonstances, j'ai conscience que cela risque d'être difficile mais songez à ce qu'il en coûte d'agir sur un coup de tête. Charivari, je ne veux pas que tu entraînes mon fils dans une expédition sous prétexte d'apaiser ta colère. Et si par hasard, tu ne tenais pas compte de cet avertissement, je te tuerai. C'est clair ?

Charivari fixe sur cet homme mûr un regard prolongé. Sait-il qu'elle le désire ? Elle rêve souvent de ses grandes mains de pianiste sur ses hanches, de sa langue fouillant le creux de son dos... Elle le devine d'une tendresse maîtrisée et elle rêve, elle rêve de se sentir étouffer sous son poids, de gagner son estime à la force des lèvres, d'être son jouet et d'en faire son esclave. La fulgurance de ce désir la transperce. Elle frémit puis, de l'index, dessine dans le vide l'arrobase des hackers .

Le père de Sell hoche la tête, satisfait du serment. Red choisit ce moment précis pour faire son entrée dans le salon. Long manteau de cuir rouge sur pantalon en velours côtelé noir et chandail blanc, cheveux crépus et courts de la même couleur, lunettes d'écaille. Un Black au visage ascétique qui s'incline devant le père, salue son fils et dépose un baiser discret sur le front de Charivari. Il ne trahit aucune émotion mais Sell, accordé à celui qu'il considère comme un frère, peut sentir sa nervosité. Un détail le préoccupe : dans une main, Red tient la bécane d'Adam. Il la dépose sur la table puis il prend place au côté de Charivari avant de s'éclaircir la gorge :

- Je suis passé à la Piaule. Les flics ont remballé. Les journalistes aussi.

- Ils t'ont posé des questions ? demande Charivari.

- Oui.

- Et alors ?

Le regard de Red se durcit :

- Alors, rien.

Charivari lui jette un regard agacé et se tourne vers Sell :

- Faut qu'on aille voir le Simulacre d'Adam.

Il semble hésiter et finalement s'adresse à son père :

- Tu nous laisses ?

- Bien sûr, fait-il en dépliant sa grande carcasse. N'oublie pas ce que je t'ai dis. Toi non plus, Charivari.

Elle lui répond par un coup d'oeil gourmand, il soupire et leur abandonne le salon en refermant la porte derrière lui.

- Bon, déclare Sell. On est tous sous le choc. Moi le premier. Mais... mais je crois qu'il a raison. Faudrait éviter de faire des conneries, ce soir. Peut-être que t'as raison, Chav'. J'ai envie de voir ce Simulacre.

- Nous serons déçus, intervient Red. Sans compte que nous manquons d'argent. Pour le consulter, il nous faudra cinq mille dollars. Minimum...

- Tu t'es renseigné ? demande Sell.

- Pour cinq minutes, compte cinq mille dollars…

- Merde... fait Charivari en se massant l'arête du nez entre le pouce et l'index.

- Et puis, faut qu'on parle du Cercle. Sans Adam, j'ignore ce qu'on va devenir.

Cette question les taraude mais aucun n'osait encore la poser. Ils ont lié leur existence au Cercle, ils lui ont tout donné. En l'absence d'Adam, il importe de savoir ce qu'il en reste.

- Je ne suis pas sûr qu'en parler soit nécessaire, lâche Red.

Il fait crisser une main dans ses cheveux et ajoute, la voix creuse :

- Le Cercle existait en nous quatre. Sans Adam, le Cercle n'existe plus. Il faut se séparer.

Sell opine de la tête.

- Vous déconnez ? s'exclame Charivari. Y'a plein de solutions, vous allez pas vous dégonfler maintenant !

Red s'humecte les lèvres :

- Ecoutes, Chav'. T'es toujours maquée avec ton neurotatoueur ?

- Ben oui.

- Epouse-le. Barre-toi, lâche le hack et essaye de grandir comme une jeune fille de ton âge.

- Pauvre con... grince-t-elle avec des yeux de braise. T'a rien compris ou quoi ? Le Cercle m'importe autant que Joss.

- Putain... Joss, ricane Red. Et dire que tu vis avec ça...

- Je m'occupe pas de ton cul, d'accord !

- Vous arrêtez, tous les deux, ordonne Sell en frappant d'un coup sec sur la table. Chav', garde la tête froide. Red, tu vas peut-être trop vite en besogne. Je ne sais pas si le Cercle doit disparaître avec Adam. T'as pensé à ce qu'on allait devenir si on arrêtait du jour au lendemain ? Se retrouver sur le carreau, aujourd'hui ? Devoir tout reconstruire ? Putain, rien que d'y penser, j'ai la nausée.

Red ne livre rien excepté un geste vague de la main, un signe de paix.

- Je comprends. Moi aussi, je tremble à l'idée de tourner la page. Moi aussi, j'ai l'âme déchirée. Seulement, Adam constituait le coeur du Cercle. Son cadavre est aussi le nôtre...

Charivari siffle entre ses lèvres :

- Joli. Très joli, Red, ironise-t-elle avec un sourire provocant. Mais Adam n'est pas mort, loin de là.

- Où veux-tu en venir ? intervient Sell, la voix douce.

- Vous parlez d'Aeden sans savoir. A condition de pouvoir payer, on peut louer le Simulacre d'Adam et faire comme avant.

Sell se raidit :

- Louer Adam ?

- Ne joue pas sur les mots, rétorque-t-elle. Il s'agit juste de faire avec ce qu'on a. Ca vaut le coup d'essayer. Qu'est-ce qu'on a à perdre, hein ?

Red et Sell se taisent. Ni l'un ni l'autre n'ont envie d'enterrer le Cercle bien que la raison le commande. Aucun groupe de hackers ne survit à la mort de l'un des siens.

Cela vaut comme une règle d'or.

Ou comme une malédiction. Les légendes du Réseau abondent de ces histoires au parfum d'amertume, de ces hackers obstinés que la mort inspire et qui finissent par crever au pied des Fire Walls.

Sans s'être concertés, les deux hommes exorcisent l'appréhension qui grignote leur coeur. Et de la main gauche, ils tracent sur le vernis de la table la forme d'une Pomme, symbole d'une vieille résistance.

- C'est de la folie, finit par murmurer Sell dont le regard vitrifié s'est posé sur Charivari. Est-ce que tu es sûr que le Simulacre pourra nous suivre sur le Réseau ? Je croyais qu'Aeden utilisait un réseau interne.

- J'en sais rien, fait-elle en levant les bras. Joss pourra peut-être me rencarder.

- Ouais. Red et moi, on ira traîner sur le Réseau pour en savoir plus.

- Ca marche.

Trop facile... songe Sell. Il n'a même pas lutté, il n'a même pas essayé de combattre ce mince et cruel espoir qui donnerait à Adam les moyens de renaître de ses cendres. Mais le mal est déjà fait. Charivari a soufflé sur des braises qui rêvaient de s'éteindre. Red partageait sans doute ce même désir de fermer leur histoire au plus vite, de fondre la douleur d'une absence dans celle d'un rêve brisé. Enterrer Adam et le Cercle en même temps... Oui, peut-être est-ce cela qu'ils refusaient tous deux d'admettre, cette motivation inconsciente et égoïste qui les poussaient à suicider le Cercle pour moins souffrir.

Il consent un sourire et, d'une impulsion mentale, déconnecte les puces Modeling pour faire le vide dans son esprit. Chav' et Red s'évanouissent, le décor disparaît. Il redevient aveugle pour être seul et jouir de sa peine. Charivari a compris le message. Elle déplie son corps souple, ramène ses cheveux en arrière pour les nouer avec un nœud de satin noir puis elle dit :

- J'appelle demain matin. On fait le point et on va rendre une petite visite à nos amis d'Aeden. Ok ?

- Ok, souffle Red.

- Ok, lui fait écho Sell.

Il ne perçoit plus qu'un parfum puis un léger frémissement de l'air provoqué par le départ de Charivari. La porte du salon s'ouvre et se referme, le silence s'installe. Red le brise quelques secondes plus tard :

- Tu veux rester seul un moment ?

- Non, reste.

- Je crois que tu ressens la même chose que moi.

- C'est à dire ?

- Elle a raison.

- Je sais. Sans doute faudra-t-il passer par là pour nous enterrer une bonne fois pour toute.

- Et si elle avait raison ? Et si ces enfoirés d'Aeden avaient vraiment réussi à fabriquer des Simulacres viables ?

- Méfie-toi, Red. Elle n'a que dix-sept ans et le Cercle, pour elle, vaut comme une famille. Elle fera tout pour le sauver, peu importe le prix. Quant à la fiabilité de ce prétendu Simulacre, écoutes-toi parler : tu prétends qu'ils ont réussi à le fabriquer. On ne fabrique pas une âme, Red.

- Y'a plus qu'à vérifier...

Le Black Bird se remplit avec la nuit. Dans l'intimité de leur salon privé, les deux hommes finissent par abandonner leur corps pour celui d'un avatar. La réalité se couche, les trames du Réseau se saisissent de leur conscience. Le temps n'a plus d'importance.
 
 


 
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La Gazette du satyre Alraune

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Il était temps ! (haha !)

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