Nouvelles
Le mage des Danseurs 
 
 
 
Chapitre Premier

L’orgueilleuse Fraine se dresse au sein de trois Arbres-Rois, dont les immenses troncs supportent les Ramures - surplombant respectivement les Racines de soixante-seize et cent treize mètres -, tandis que leurs longues racines s’étendent sur des kilomètres. Leurs cimes se réunissent à cent-quatre-vingt-trois mètres au-dessus du niveau du lac de Fraine, surplombant l’activité du capharnaüm inqualifiable des Racines. Véritable centre de commerce et de négoce, elle est aussi l’une des plus grandes cités modéhennes. La Marche modéhenne est composée de trois pays et de dix provinces, dont Fraine est l’une des capitales. Elle est située dans la province d’Anthémon, du pays du même nom. Elle accueille de ce fait une des onze rotondes modéhennes, lieu de rencontre des sénateurs, qui décident du devenir de la Marche.

                                                                           Notes sur Fraine, de l’Éminence Grise Brandille

    Le gamin se précipitait à travers les rues tortueuses des Racines. Il fendait agilement la foule hétéroclite, suivi de près par trois hommes en uniforme brun, sans aucun doute de la Garde druidique. Ils suivaient tant bien que mal la cadence imposée par leur proie, qu’ils n’arrivaient pas à rattraper, sans toutefois se laisser distancer.
    Le gamin approchait de son dix-huitième été, mais n’avait pas encore la stature d’un adulte. De ce fait, il n’avait aucun mal à glisser entre deux badauds sa silhouette efflanquée, ses cheveux noirs et bouclés ondulant à sa suite, tandis que les gardes devaient, quant à eux, bousculer rudement les passants, qui poussaient des cris indignés, pour espérer se frayer un chemin dans la masse grouillante de la place. Ils ne pouvaient non plus dégainer leurs épées de vif-bois, de peur de blesser quelqu’un.
    Ils étaient non loin d’un des innombrables marchés de la ville, dans lequel le gamin s’engagea, passant dangereusement près des étals, beaucoup trop au goût des marchands. Non sans raison : il fit tomber quelques marchandises par-ci par-là, ralentissant un peu ses poursuivants.
Les passants se retournaient sur leur passage, les regardaient s’éloigner, puis ils perdaient tout intérêt pour la poursuite et se remettaient à vaquer à leurs occupations habituelles. Ce n’était pas la première poursuite qu’ils voyaient, et ce n’était sûrement pas la dernière.
Tout souriant, le gamin se retournait quelquefois pour faire des grimaces aux gardes avant de repartir de plus belle, jusqu’à se fondre dans la foule. Bientôt, dans la place surpeuplée, il perdit de vue les Gardes druidiques.  Il continua, plus prudemment cette fois, se fondant dans la foule.
    Se retournant pour voir s’il n’était pas suivi, il heurta un passant, qui poussa ce qui ressemblait à un soupir indigné. Le gamin s’excusa et reprit sa route, laissant derrière lui l’étranger à la capuche tombante.
Il tourna alors dans une ruelle sombre - du moins, elle baignait dans une pénombre, toute relative -, s’appuya sur le mur pour reprendre son souffle, et laissa échapper un éclat de rire, pur et sans malice. Mais comme ils étaient incompétents, ces Gardes ! Son rire s’étrangla d’un coup lorsque l’un des « incompétents » l’attrapa par le col et le souleva de terre.
    Ils étaient presque de la même taille, sauf que le garde, lui, avait une musculature plus développée.
    - Comme ça, on fait moins le malin, hein ? cracha-t-il d’un ton mielleux, après que le gamin ait pâli un peu.
Il leva la main, avec l’intention apparente de le frapper au visage, mais suspendit son geste et, hésitant, regardant par-dessus l’épaule de sa victime, laissa finalement retomber sa main. Il lâcha le gamin, qui vacilla un instant avant de se retourner. Un grand homme pénétrait les ombres de la ruelle, accompagné d’un molosse au poil brillant, vêtu d’habits d’un vert sombre, ce qui était assez inhabituel. La préférence des Modéhens va en effet à des couleurs pâles - à ne pas confondre avec pastel, car ces derniers sont très mal vus, sauf à l’automne et aux enterrements.
    La coupe de ses vêtements ressemblait fort à celle de ceux des forestiers. Le gamin l’aurait d’ailleurs pris pour tel, n’était-ce le chien au regard vibrant d’intelligence. Un maître-cooshee. Il déglutit péniblement. Si un maître-cooshee le poursuivait, il n’était pas mieux que mort.
    - Si ce n’est pas le petit voleur Ombræ.
    - Qui le demande ? fit celui-ci, d’un ton plein d’orgueil. C’était sa seule arme contre lui. L’orgueil d’exceller dans sa profession, l’orgueil d’en être même un des maîtres. L’orgueil d’avoir, avant ce jour, toujours réussi à s’échapper. Qu’importait, que son vis-à-vis le traite de… de… de… petit ?
Le garde qui l’avait soulevé de terre le reprit par le col, la poigne de fer, mais sans le soulever, cette fois.
    - Un peu de…
Un signe de main de la part du maître-cooshee l’interrompit.
    - Oh… Mais comme il est mignon, le petit voleur, dit le maître-cooshee d’un ton badin, comme celui que l’on prend lorsqu’on parle à un enfant. Cependant, reprit-il, le petit voleur ne connait pas la politesse, continua-t-il du même ton doucereux. Tes parents ne t’ont-ils donc jamais appris les bonnes manières ?
    - Et que dire des vôtres ? La réplique partit d’un coup. Il savait qu’il aurait dû se taire, mais, maintenant, il était trop tard. Il cacha son malaise derrière une moue ironique. Un garde – sans doute possible une recrue - laissa échapper un gloussement, mais il le ravala – littéralement – devant le regard noir du maître-cooshee.
    - Mais de quoi il parle, le petit ? Mais faut-il qu’il ait été élevé dans la merde pour dire de telles sottises.
    - Oh ? lâcha Ombræ, comme par regret. Vous savez, pourtant, j’en suis sûr, que l’on se présente, quand son interlocuteur ne nous connaît pas… non ?
Le maître-cooshee laissa échapper un grognement.
    - Cela ne vaut rien face à un hors-la-loi. Et - il se retourna vers les gardes – c’est ça que vous ne réussissiez pas à attraper par vous-même ? Ça ? Et ce dernier mot était plein de mépris.
Ils étaient maintenant une dizaine, avec l’arrivée de renforts pour calmer l’agitation. La rumeur avait fait son œuvre, et probablement qu’un druide avait craint que quelque chose de grave ne mijotât.
    - Il faut dire que c’est quand même moi qui l’ai en main, là maintenant, fit celui qui retenait le garçon par le col. Il ne remarqua pas que ledit garçon était en train de lui faire les poches.
    - Mais oui mais oui… Le maître-cooshee n’avait cure de la maigre défense verbale du Garde druidique. Maintenant, reprit-il, passons aux choses…
    Il ne finit pas sa phrase. Le dénommé Ombræ profita du moment d’inattention du maître-cooshee et des gardes pour cogner violemment son front contre le nez de celui qui le retenait. Le sang gicla un peu de l’extrémité brisée, éclaboussa les vêtements gris clair du voleur, tandis que le principal intéressé poussait un gémissement de douleur - on devait le leur reconnaître, les Gardes druidiques étaient des endurcis. Il profita du mince moment de répit, pendant que les autres se remettaient de leur surprise, pour reprendre la fuite. Mais cette fois, pas question de faire des folies. Si jamais le maître-cooshee le rattrapait… Non, décidément, il préférait ne pas y penser.
    Il courut à une allure folle, écartant, heurtant les passants et repartant de plus belle. Les maisons au style aussi varié qu’il y avait de propriétaires défilaient autour de lui, mais il n’y prêtait pas attention. Il devait fuir, plus rien ne comptait… Plus rien, hormis, peut-être, son butin, qui faisait un léger poids dans sa poche.
Une secousse le ramena au présent. Sans y prendre garde, il s’était aventuré sur un des quartiers sur pilotis à l’abandon. La Morvase avait encore fait des ravages sur les fondations. Mais il connaissait assez la place. Il tourna un coin, déboucha sur une rue déserte - normal, vue l’imminence de l’immersion. Au loin, le brouhaha de la foule… et un halètement. Sauf que le halètement, lui, se rapprochait incroyablement vite. Le chien ! réalisa soudain Ombræ.
    Il prit sur la droite, ouvrit la première porte qui lui tombait sous la main, et la claqua violemment derrière lui. Un bruit sourd suivit de peu : le chien venait de foncer tête première sur le battant. Un grognement s’éleva dans le silence ambiant. Puis un jappement. Un deuxième. Un troisième… Non ! se dit le voleur, pas ça… Le chien guidait sur lui les soldats. Il ne pouvait se terrer éternellement ici. Et il y avait cette douleur lancinante, au front, qui ne cessait de le tirailler. Il se le massa un peu, tout en se dirigeant vers l’extrémité opposée à l’entrée.
    Il avait mis le verrou, mais il était rouillé et ne tiendrait sûrement pas longtemps face aux gardes et au maître-cooshee. Mais il n’y avait rien d’autres pour lui prêter main forte. Les habitant de cette demeure - en fait, taudis serait peut-être plus approprié pour décrire la pièce unique où il se trouvait - avaient tout emporté avec eux. C’était chose courante, que la Morvase rongeât les pilotis, et cela devait être également la raison de la petitesse de la maison. Ombræ avait assez perdu de temps. Déjà, il entendait les Gardes druidiques se rapprocher. Mais c’était son jour de chance : une fenêtre ouvrait sur une rue annexe…
Il se faufila sans tarder par l’ouverture, et grimpa agilement sur le toit. Il prit son élan, et passa sur celui d’à côté. Et encore, et encore. Il commençait à croire s’en être tiré, lorsqu’un cri retentit.
    - Il est là-haut, il est là-haut ! Un retardataire l’avait vu et le son de sa voix sonnait comme une malédiction aux oreilles d’Ombræ
La poursuite reprit de plus belle, les poursuivants dans la rue, suivant du mieux possible le voleur. Il changeait souvent de direction, prenant garde à ne pas tomber sur un cul-de-sac : un toit qui ne débouchait pas sur un autre toit. La majorité des toits étaient plats, pour économiser le bois, mais la féroce guerre d’originalité que se faisaient les habitants avait aussi lieu ici, sur les pilotis, si éphémères que leurs œuvres dussent être.
Il est dommage, songea Ombræ après une autre secousse, que ces demeures soient vouées, dès leur construction, à disparaître si vite. Certaines étaient de vraies splendeurs, des palais miniatures, et d’autres excentriques, et d’autres encore, parfois, faisaient preuve d’un mauvais goût exécrable. Il y avait beaucoup de gravures, également, ravissant d’autant plus l’œil qu’elles seraient pour la plupart rongées par la Morvase - car il arrivait que les propriétaires en emportent quelques unes avec eux. Les quartiers sur pilotis étaient toujours en changement, ou presque. Ils étaient souvent en construction, s’élevant sur des fondations formées par leurs prédécesseurs.
    Ombræ, courant et sautant, cherchait une maison bien particulière. Elle était, il le savait, relativement sobre dans le décor extravagant de Fraine. Une maison carrée, ressemblant plus à un établi qu’à un lieu de résidence. Quelques gravures l’ornaient, fruit du passe-temps d’un des « résidents ».
Des cris d’indignation ponctuèrent sa disparition. Le claquement des bottes, sourd sur le sol de bois, fit comprendre à Ombræ que les gardes se dispersaient pour essayer de le retrouver. Silencieux, tel une ombre - d’où son nom -, il se glissa jusqu’à son but, se faufila dans les ténèbres intérieures, qu’aucune lumière ne pouvait percer, vu l’absence de fenêtres.
    Il ne prit pas la peine de refermer derrière lui. D’une démarche assurée, et, en quelque sorte, pleine d’une certaine noblesse, le voleur se dirigea vers le coin droit de la petite salle. Se penchant, il passa la main sur le sol. Il avait les yeux à demi fermés, se concentrant pour trouver la faille que des maîtres menuisiers avaient pratiquée. Il la trouva, et la suivit sur toute sa longueur. Un cercle parfait. Après avoir trouvé l’interstice, Ombræ souleva le rond de bois et le déposa à côté. À genoux devant le trou noir, il se pencha dangereusement.
Sa main rencontra une corde. C’est la seule issue, se dit-il pour se donner du courage. Depuis qu’il s’était engagé sur les quais, la Garde druidique était entre lui et la sortie. De l’autre côté, que le lac. Il ne savait pas très bien pourquoi il avait fui par ici. La panique, probablement. Maigre réconfort, toutefois, car la voie qu’il allait prendre était dangereuse.
    Il serait suspendu à quelques centimètres à peine d’eau envahie de Morvase, la moindre éclaboussure produisant une irritation des plus désagréables. Et si jamais il tombait… Il chassa l’image désagréable de son esprit.
    Prenant appui sur les bords, Ombræ se glissa dans le trou. Un de ses pieds rencontra la corde, et il y guida le second. Il se descendit doucement, enroulant ses jambes autour du toron, et, faisant jouer ses abdominaux, se glissa au complet dans le noir. Il agrippa l’objet râpeux de ses mains, et, son dos rasant l’onde calme, ses quatre membres entortillés autour de la corde, prêt à partir, il tendit un pied pour remettre du mieux possible la trappe qui cachait l’entrée secrète.
Sans le vouloir, il la fit claquer sur le plancher, en un bruit sourd mais qui sembla extrêmement fort au voleur. Il patienta un peu, puis n’entendant personne, il commença le trajet qui, espérait-il, allait le mener loin de ses poursuivants.
    Malgré la douleur de son front qui gagnait de plus en plus de terrain à mesure que l’adrénaline de la course refluait, il s’éloigna - un peu - de la maison des contrebandiers, tranquillement, pour ne pas prendre de risque.
    - … et moi je te dis qu’il n’y est pas.
    - Mais puisque je te dis que j’ai entendu quelque chose !
    - Un chat errant, fit l’autre.
Ombræ retint son souffle. Merde ! Pourquoi fallait-il vraiment que ces deux-là l’aient entendu ?
    - On perd notre temps. Tu le sais bien, il a encore pris la poudre d’escampette.
    - Mouais… dit celui qui avait insisté pour venir jeter un coup d’œil. T’as peut-être raison…
Ombræ respira mieux tout d’un coup.
    - … Attends une minute, reprit le même garde, mais qu’est-ce que…
    - Une trappe… ? Son vis-à-vis était sceptique.
Un bruit. Un des deux comparses soulevait la planche, et un rai de lumière s’infiltra timidement par l’ouverture, venant de la porte du taudis laissée ouverte.
Ombræ se replia sur lui-même, prêt à décamper au moindre signe qu’il était repéré. Un Garde, dont la chevelure tombait, dangereusement proche des flots, passa la tête et jeta un coup d’œil.
    - Non, tu avais raison, il n’y est pas. Juste un poste de contrebande abandonné.
    - Ouais, et maintenant, va falloir faire un rapport.
    - T’inquiète, je vais m’en charger, du rapport.
Les voix s’éloignèrent. Un soupir de soulagement, et Ombræ s’apprêta à continuer son chemin. Mais un son, bien audible et… humide, se fit entendre, qui vint noyer ses espoirs… et la bourse qu’il venait tout juste de voler.
    - Il est là ! cria un des gardes.
Ombræ reprit la fuite, pour la troisième fois de la journée. Le garde, se rendant bien compte qu’il n’arriverait pas à rattraper le voleur, sortit une petite lame de cristal.
    - Tu es fait, petit, dit-il. Nulle hargne dans ces mots, juste un constat.
 Il dirigea son arme dans le vide, tâtonna un peu pour trouver la corde, et scia.
De un. Des bouts de fils se brisant. Le cœur d’Ombræ battant à la chamade. Il accéléra, s’éloignant de plus en plus du garde. Il fallait qu’il réussisse…
De deux. La corde oscilla dangereusement alors que d’autres fils se cassaient. La course du voleur devint frénétique.
    De trois. Elle se rompit pour de bon. Un des pieds d’Ombræ  heurta l’onde calme, éclaboussant les alentours, en un grand et sonore éclat.
    - Il a son compte, déclara le Garde druidique à son compagnon. Allons dire au maître-cooshee qu’on l’a eu.
    Longtemps après leur départ, Ombræ commença à se calmer. Son bras le tiraillait - une brûlure provoquée par la Morvase le décorait, plaque rougeâtre et pullulant. L’écume avait trempé ses vêtements, et déjà certaines parties en étaient rongées. De son pied qui avait heurté l’eau, la botte avait disparu. Mais il était vivant.
Et les Gardes l’ignoraient.
    Le réseau de contrebande était composé de plusieurs lignes de cordes, permettant de guider les embarcations sous les habitations, de façon silencieuse et sans à avoir recours à une perche ou des rames, car ces dernières étaient encombrantes dans l’étroitesse du « sous-quai ». Pour éviter que les cordes ne trempent dans l’eau stagnante de cette partie du lac, celles-ci s’étendaient sur un intervalle de cinq mètres, tendues à l’extrême, permettant à peine à un garçon de la masse d’Ombræ d’y tenir presque sans risque.
Il reprit le chemin de la sortie, qui fut de nouveau interrompu, cette fois par un malaise soudain. L’anxiété envahit le voleur, et dans un geste imprudent, il lâcha la corde d’une main pour tâtonner son reste de col, cherchant un objet bien précis, pour se rassurer et se redonner de la contenance. Ne le trouvant pas, il commença à tâter ses loques, sans égards pour la Morvase qui y collait encore par certains endroits. Il perdit son sang-froid. Il était évident qu’il l’avait perdu.
    Une larme lui échappa. C’était Elmedore qui lui avait donné cet objet. Il avait dit qu’il avait appartenu à sa mère. Et lui, il l’avait perdu.
    L’âme en peine, avec un sentiment d’irrémédiable, il accomplit le reste du trajet dans le noir le plus complet, ses gestes incertains cherchant souvent la prochaine prise. Une lueur, diffuse et incertaine,  illuminait parfois les fonds marins, d’où se détachaient les silhouettes fantomatiques du quai d’avant, sur lequel le nouveau s’était construit. Toutefois, ces apparitions ne perturbaient guère Ombræ - il savait où il allait. Il connaissait une autre demeure de contrebandiers. Les secousses se faisaient de plus en plus fréquentes, et, pendant un moment, il eut effectivement peur d’être coincé et de devoir mourir noyé… ou pire. Mais la chance était avec lui, car le quai avait été bâti solidement. Alors, malgré les tremblements le secouant, il tint bon, permettant à Ombræ d’arriver à destination. De deux coups de pied bien placés, il décoinça la trappe, puis l’envoya valser un peu plus loin.
    Se hissant, il tâta ses poches, sentit une bosse. Bien… Son bien avait résisté. Son mentor allait être content…
Il se promit d’être plus prudent, de se fondre dans la foule. Il se mit à marcher vite, sortant de la masure, se dirigeant vers le tronc de l’Arbre-Roi le plus proche. Les rues tortueuses se succédaient, et il prit une avenue zigzagant sur une des Racines majeures. Loin de ce que pourraient penser certains voyageurs, la foule ne s’éclaircissait pas, car un afflux constant d’étrangers arrivant et partant alimentait la foule dense et compacte, parfois plus encore que sur les places aux marchés.
    Il se joignit aux gens, disparaissant parmi eux. Son but était de contourner l’Arbre-Roi pour se mettre hors de vue de la foule et des gardes - la cité était tournée vers le lac, et les deux autres Arbres-Rois.
Il arriva, après maints coups d’épaule et de faufilages, en vue du corps de garde gardant l’accès à la ville. Son visage perdit ses couleurs. Un de ses anciens poursuivants parlait avec un de ceux du corps de garde, et, manifestement, ils riaient beaucoup. Et il n’était pas difficile de savoir ce qui les faisait rire. Il ne fallait pas qu’il se fasse voir… mais pas du tout.
    L’attention des gardes fut tout à coup attirée par deux personnages, que le voleur qualifia de lugubres. Ils portaient une armure noire, aux pointes saillantes, prêtes à empaler quiconque se mettrait sur leur chemin, une cape leur tombait dans le dos et balayait le sol, aussi ténébreuse que la nuit la plus noire.
Coup de chance ou destin ? Ombræ s’en fichait. Ils avaient le mérite de détourner l’attention. Il allait se remettre en route, lorsque son regard fut attiré par un homme qui s’était jusqu'alors tenu à l’écart, accompagné d’un chien.  Ah non… pas un autre… pensa-t-il.
    Il aurait dû s’y attendre, pourtant. Il y en avait toujours aux entrées des cités : eux seuls étaient aptes - allez savoir pourquoi ! - à confronter un mage… Des mages ! La révélation le frappa de plein fouet. Il n’en avait jamais vu, mais tout le monde en avait plus ou moins entendu parler. On les disait irascibles, fiers voire hautains… et dangereux…
    Le chemin sur lequel il allait s’engager était mortel. Il ôta la botte qu’il lui restait, et la jeta dans un coin sombre. Aussi silencieux qu’une ombre, il se faufila sur une racine secondaire, et la suivit jusqu’à être hors de vue du poste de garde. Elle était rugueuse et dure sous ses pieds, d’un brun resplendissant la santé. Prudemment - on ne pouvait pas savoir quand est-ce que les Gardes druidiques patrouillaient dans les environs - Ombræ s’avança le long de la racine, en prit une autre, et remonta jusqu’au tronc.
Là, prenant une grande respiration, il se glissa sur un pli de l’écorce, la poitrine plaquée sur le tronc, glissant ses pieds, et, lentement, entama le monotone trajet closant chacun de ses vols. Un pied après l’autre… et encore… et encore…
    Il devait avoir fait les deux tiers du trajet quand il apparut. Un écorcin. Il mit, au sens propre du terme, la main dessus. Il sortit de la chair de l’Arbre-Roi totalement à l’improviste. Il avait l’apparence d’un gros morceau de bois, percé de deux yeux noirs qui ne laissaient rien filtrer.
Ombræ eut un geste de recul. Les élémentäs étaient sacrés ! Ces émanations de l’Âmonde - l’âme de l’Harmonde - était révérées en Marche modéhenne. C’est pourquoi Ombræ préférait éviter de toucher l’écorcin.
Sa main partit vers l’arrière, le déséquilibrant. De son autre main, il se retint tant bien que mal, essayant de reprendre son équilibre. C’est alors qu’une de ses poches, affaiblie par son séjour sous les quais, se déchira, et quelque chose chuta.
    Ombræ aspira brusquement, provocant un faible gémissement. Pas la statuette ! Le voleur tendit son bras, au risque de tomber lui aussi, pour la rattraper. Il réussit, et la statuette, attrapant un instant un rayon du soleil dont l’ascension vers le zénith était déjà bien entamée, brilla d’un éclat d’un bleu foncé. Ombræ la tenait par une de ses extrémités, et avec une infinitude de précautions, la remonta jusqu’à lui.
Son regard plongea vers le sol, loin en contrebas une ou deux racines, puis la terre…
Il la regarda un court moment. C’était une ébauche inélégante et maladroite d’une silhouette vague. Les coups de ciseaux avaient laissé des marques grossières, pour un résultat rudimentaire. On pouvait néanmoins distinguer la forme imprécise d’un personnage miniature. Une tête sans cou, des bras trop minces et des jambes trop épaisses, un buste disproportionné.
Comble du malheur d’Ombræ, un autre écorcin sortit du tronc, juste sous son autre main. Tentant de l’éviter, il perdit l’équilibre. Le temps sembla s’arrêter pour le voleur. Il vit, au ralenti, le tronc de l’Arbre-Roi s’éloigner infiniment lentement, mais pourtant il ne fut pas capable de faire un geste pour se rattraper. Apathique, il vit un troisième élémentä sortir de l’arbre, là où il se trouvait un moment plus tôt. Il entendait les battements de son cœur, et ils lui semblaient effrénés.
    Et le temps reprit son cours. Il se retrouva sans la statuette, plongeant la tête première vers les racines. Il ne vit plus rien, tout n’était qu’un kaléidoscope de couleurs. Plus rien, sauf le sol qui se rapprochait vite, vite.
Il heurta quelque chose, qui ralentit sa chute, puis toucha terre. Il fut pris d’une quinte de toux, cracha du sang. Il resta là, sidéré, dans un état mi-conscient, quasi végétatif, un temps interminable - du moins lui sembla-t-il.
    - C’est un miracle, souffla-t-il, dans un état de stupeur, avant de se retourner sur le ventre. Il lui faisait mal. Il le palpa faiblement, péniblement. Il ne lui semblait pas avoir de côtes cassées - louée soit cette chose qui avait amorti sa descente ! - mais quand il regarda ses doigts, il vit ceux de sa main gauche poisseux de sang.
Il se retourna, se mit à quatre pattes. Sous lui, la statuette. Il passa à genoux, et, s’examinant, hébété, il remarqua que le bras de son bien s’était fiché dans son corps, juste à côté du cœur, cassé. Il le toucha, essaya de le sortir, et une grande douleur éclata. Il retira vivement sa main. Tout son corps le faisait souffrir, mais il pouvait marcher. Il leva les yeux, qui s’écarquillèrent. Ce n’était pas possible, il ne pouvait pas être vivant après un tel plongeon… Il balaya la racine - car il était bel et bien tombé sur une d’entre elles - et ses yeux se remplirent de larmes. Un écorcin, pareil à une feuille d’Arbre-Roi, gisait, inanimé, non loin.
Il se fondit à la racine, sous le regard ébahi d’Ombræ. Ce dernier, la surprise passée, évalua sa position. Le soleil se couchait. Il ne pourrait pas arriver à son rendez-vous.
    - Merde… fit-il en serrant les dents, je vais encore devoir faire affaire avec ce damné Seve…
Il monta. Le soir tomba, le plongeant tranquillement dans la pénombre. Après un temps, une lumière, diffuse et voilée, lui apparut. Il n’aurait sûrement rien remarqué, n’était-ce qu’il la savait présente. Approchant, il dit à haute voix :
    - Seve…
Une des deux personnes qui étaient penchées sur une sorte de caisse retournée fit volte-face. Une capuche couvrait son visage, ne laissant entrevoir que deux lèvres minces et pincés, qui s’étirèrent en un sourire de joie mauvaise.
    - Ombræ… susurra-t-il d’une voix sarcastique tout en se levant, mais que puis-je faire pour toi ?
    - Tu le sais très bien…
    - Ça ne sera pas gratuit.
    - Ça m’est égal, répliqua-t-il. Mène-moi juste à la Première Ramure.
Et il jeta les quelques cristaux - argent modéhen - qu’il avait sur lui, dans une bourse qu’il réservait pour les cas urgents, sur la table improvisée. L’autre - celui qui était resté assis - imperturbable, avait croisé les bras, et restait silencieux, tandis que la monnaie tombait sur la partie de cartes qu’ils étaient en train de jouer.
Le dénommé Seve y jeta un œil, puis son regard revint à Ombræ.
- Oh, mon pauvre, tu saignes… fit-il, plein d’une fausse sollicitude.
- Contente-toi de m’amener à la Première  Ramure, répéta-t-il
Ombræ détestait Seve. Il était un truand de la pire espèce, égoïste et égocentrique. Il vivait grâce à la corruption. Il faisait passer des marchandises en contrebande, et les investisseurs se chargeaient de le couvrir. Ombræ s’en méfait comme de la peste, sans parler de la façon dont il usait… mais quand on n’avait d’autres alternatives…                                                                                                                                                                 
    - Bien, en ce cas…
Et il fit volte-face, se dirigeant vers un espace plus sombre, hors du demi-cercle de lumière prodigué par une luciole géante - une lucéole - enfermée dans sa lampe car toute flamme est interdite, de peur d’enflammer les Arbres-Rois ou leurs feuilles. Des volets empêchaient la lumière de se répandre, mais Ombræ ne cessait de se surprendre de l’efficacité de cette mesure.
Seve y resta un petit moment. Il semblait en grande conversation avec quelqu’un qui était hors de la vue d’Ombræ. Il gesticulait beaucoup, et à un moment, Ombræ aurait juré que Seve allait éclater de rage.  Finalement, la tension baissa, et Seve revint vers Ombræ, accompagné d’un être informe, au corps recouvert d’écailles minuscules, couleur de jais, et peut-être une cape trainante à sa suite. Il avait une tête dégoutante, au petit museau d’où perçaient quelques dents minces et pointues, aux yeux minuscules à lueur mauvaise et aux oreilles flasques et chétives.
Elle rechigna, visiblement réticente à l’idée de mener Ombræ à la Première Ramure - car c’était bien ce pourquoi il avait payé Seve, et ce dont cette créature était chargée. Elle déploya finalement deux grandes ailes aux lambeaux de peaux pendants, deux ailes de chauve-souris. Un démon.
Il prit place sur son dos sur l’invitation de Seve. D’une main, il s’agrippa à une protubérance, et de l’autre, il compressait sa blessure.
    - Bonne ascension, Ombræ, fit Seve en guise d’au revoir, du même ton suave rempli de sarcasme qu’il avait employé pour le saluer quelques instants plus tôt.
    - Puisse la Ténèbre te ronger jusqu’à la mort.
Seve lui répondit par un sourire moqueur encore plus prononcé.
Le trajet lui sembla interminable, et très inconfortable, car le démon ne le ménageait point, et à un moment il eut même peur que les élémentäs reviennent, mais il n’en fut rien. Il arriva à bon port sain et sauf. Un complice - également en manteau ample et capuche, se tenait au débarcadère, et s’occupa du démon.
Ombræ continua son chemin seul, rentrant chez son mentor. Seve et ses comparses ne craignaient rien. Tous quatre savaient que ce ne serait certainement pas la dernière fois qu’Ombræ aurait besoin de leur aide. Il était chanceux, car les passants à cette heure étaient peu nombreux, du moins là où il passait.
Il arriva enfin à une maison qui ne se démarquait des autres en rien - c’est-à-dire qu’elle se démarquait en tout point des autres, puisque la norme de la cité des Arbres-Rois est justement la différence.
Elle était tout en courbe, simple mais gracieuse. Elle était, aussi, à l’écart des places achalandées. Ombræ entra sans frapper.
    - Enfin, je commençais à m’inquiéter, fit une voix éraillée provenant du fond de la pièce. Tu l’as eue ? Tu as réussi ?
    - Oui, cher Elmedore, je l’ai, mais je l’ai brisée, répondit Ombræ avec un soupçon de déception.
Mais son mentor n’éprouva qu’une immense incompréhension. 
    - Mais… Tu ne peux pas l’avoir brisée… c’est impossible... l’Éclat est incassable !
 
 
FELLER 
 
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La Gazette du satyre Alraune

Le Souffre-Jour n°7 est sorti !

Il était temps ! (haha !)

Le Souffre-Jour n°7 : Le Temps est désormais disponible sur notre site et dans vos boutiques ! Des conséquence de la Sentence de Janus qui créa le jour et la nuit aux secrets des barrages éoliens des pixies, explorez le temps de l'Harmonde avec la nouvelle équipe du Souffre-Jour !     Lire la suite